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Sports : Portrait : Lhaj Fennane, la légende du catch
Star du catch dans les années 60/70, Haj Fennane est aujourd'hui une véritable légende urbaine. Rencontre avec l’homme le plus fort qu’ait jamais connu le pays.

Derrière la table du café devenu son quartier général depuis plusieurs années, Haj Fennane ressemble, de loin, à un papi à la retraite. Crâne dégarni, quelques cheveux poivre et sel résistant aux années, lunettes de vue et visage marqué par les rides. Rien à signaler...

Haj Fennane se lève, tend la main et écrase la vôtre. Trapu, épaules larges et carrées, le torse moulu dans un pull à col roulé noir, l’homme est impressionnant. à 72 ans, Haj Fennane n’a presque rien perdu de sa carrure de catcheur vedette. Au jeu des photos, il pose, montre ses biceps comme un monsieur muscles qu’il est encore et précise fièrement que l’âge n’a rien enlevé de sa force. Tous les jours, après la prière d’al fajr, il marche. Beaucoup : "C’est important de rester en bonne santé", dit-il en tirant sur sa énième cigarette. L’homme est élégant, de la tête aux pieds. Les cheveux parfaitement plaqués en arrière, une fiole d’eau de toilette discrètement cachée dans une des poches de son trois-quart bleu roi, on soupçonne le "beau gosse" séducteur qu’il a été plus jeune.

Il est une légende urbaine et il le sait. Là où il va, surtout à Casablanca, il continue d’être arrêté dans la rue. Embrassé, salué, remercié… Vingt ans après avoir arrêté le catch, il est toujours "le plus fort de tous".

Derrière la table du café, Lhaj Fennane est intarissable sur sa vie, qu’il raconte pêle-mêle.Un récit palpitant, ponctué de citations du coran et de Sidi Abderrahmane El Majdoub. Haj Fennane oublie les dates, mais se souvient des noms. Ceux par exemple de Jean-Paul Sartre, de Jean Cocteau ou de Marcel Cerdan qu’il a rencontrés à Paris dans une soirée chez Edith Piaf : "C’est Jean Marais qui m’y a emmené… J’étais jeune à l’époque et ces gens-là, je ne savais pas vraiment qui c’était. Jean Marais, lui, je l’ai connu sur un tournage où j’étais sa doublure"…

C’est à Derb Tazi à Casablanca que Abdellah Fennane voit le jour, dans une famille de onze enfants. Le père disparaît trop tôt et la mère prend la relève. à dix ans, Abdellah travaille déjà dans une menuiserie et à 14, il rejoint, un peu malgré lui, l’école de la marine pour apprendre un vrai métier. Ce qui ne lui réussira pas. Deux ans plus tard, il est à nouveau de retour dans son quartier, comme coursier chez un transitaire. Le sport, c’est son truc à lui. Avec les copains, ils vont sur la plage s’entraîner, nager, plonger : "C’était la période coloniale, mais on ne s’en rendait pas compte. On vivait normalement". Son employeur, "Monsieur Paco", un ancien lutteur, ne tarde pas à remarquer la carrure et la force du jeune Abdellah et lui conseille d’aller dans une salle où sont pris en main des futurs catcheurs. Abdellah ne se le fait pas dire deux fois.

Sur place, il est pris en main par Haj Mustapha Chabli, premier grand catcheur marocain. Abdellah sait qui c’est. L’homme fait partie de ses héros, comme l’est Mustapha Sqalli : "Il était du même quartier que moi. Il était à la fois craint et admiré. Une fois, alors qu’il fumait sa cigarette dans la rue, il 0entendit la voix de son père… sa cigarette, il l’a éteinte avec ses doigts". Le jeune Abdellah, lui, s’entraîne et apprend à aimer le catch, "un art et non pas un sport". Mais devant subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, il rejoint cet oncle qui le fait embaucher sur un bâteau comme garçon de cuisine. Pendant quelque trois ans, il sillonnera les mers d’un bateau à l’autre, d’un continent à l’autre. C’est d’ailleurs sur un bateau qu’il rencontrera ce résistant marocain qui lui demandera : "Es-tu prêt à mourir ?". Haj Fennane se souvient : "Nous étions nombreux à l’époque à être prêts à tout faire pour que Mohammed V revienne d’exil". Le jeune garçon passe alors des armes venues d’Europe et les sort du port de Casablanca, régulièrement et sans jamais être pris : "Pourtant, je ne comprends pas pourquoi, aujourd’hui encore, on me refuse ma carte de résistant".

Au bout de trois ans (plus ? Moins ? Qu’est le temps quand à 72 ans on a la robustesse d’un adolescent), il revient au bercail et reprend ses entraînements. Nous sommes à la fin des années 50 et sa carrière de catcheur commence. Aux arènes de Casablanca - "que dieu maudisse ceux qui les ont détruites" - s’interrompt-il, au cinéma Vox, à la foire, les combats de catch attirent la foule : "Beaucoup de Français et d’Espagnols mais aussi des Marocains venaient nous applaudir. Nous étions les stars de l’époque. Nous faisions le tour du Maroc". Le tour du monde aussi, puisque Haj Fennane livrera des combats de catch en Belgique, en Espagne, en Angleterre, aux états-Unis et deviendra "le catcheur qui vient du Maroc", jusqu’à remporter, en 1965, la Coupe d’Europe. Au Maroc, il est craint, respecté, admiré. Il est "loueld" : "Une fois, il a surpris un gardien d’immeuble nous prendre notre ballon pendant qu’on jouait au foot dans la rue. J’avais quelques 15 ans à l’époque. Il lui a arraché le ballon et nous l’a rendu", se souvient le voisin de table sirotant son café. à l’époque, la vie de Haj Fennane est trépidante. Avec une pointe de timidité dans la voix, il avoue les cabarets, les soirées qui n’en finissent pas, les voyages, les femmes… "Je gagnais beaucoup d’argent mais je dépensais tout. J’étais un bohémien".

En parallèle à sa carrière de catcheur, il touche au cinéma. Cascadeur émérite, il est embauché sur des tournages au Maroc, en France, en Espagne… Puis, définitivement installé au Maroc, il achète le ring de la foire de Casablanca et organise des galas dans tout le pays. Adulé par le public, il prend part aux combats. Il raconte d’ailleurs, non sans fierté: "Je devais livrer le septième combat d’un gala qui se tenait à Rabat, au cinéma Royal. Trois hommes sont venus voir le présentateur de la soirée et exiger que je passe bien avant. Pourquoi, demanda-t-il ? Parce que sidna doit aller dormir"…

Dans les années 80, le catch a déjà perdu son public. Depuis plusieurs années, la froideur de la télévision a remplacé la frénésie des spectacles en live. Haj Fennane arrête ses galas et le catch verra ses derniers combats au Maroc au milieu des années 80. L’homme lui, continue à s’occuper de ses salles de culture physique où il entraîne des jeunes des quartiers populaires. Parmi ses fiertés d’ailleurs, ce diplôme de moniteur de culture physique qu’il a décroché en France. Là, poing au ciel, il s’emporte, puis tape sur la table : "Je ne comprends pas… je n’ai jamais eu aucune reconnaissance dans mon pays"…

Même quand, plus tard, en 1997, le catch mis de côté, à l’âge de 63 ans, il est l’inventeur de cet appareil anti-pollution qui remporte le Grand Prix Hassan II des inventions : "On m’a donné le prix et puis plus rien… l’appareil, pourtant approuvé et breveté, n’a jamais été mis en circulation. J’y ai mis tout l’argent qui me restait…". Haj Fennane exhibe le dossier qu’il a constitué : sa demande de carte de résistant, son prix de l’invention de l’année 1997, les lettres qu’il a envoyées aux ministres, même au roi… "Elles sont toutes restées sans réponse"… Son visage s’illumine à nouveau : "Mais j’ai des projets plein la tête. J’ai déjà commencé à écrire mes Mémoires, je pense à un grand projet d’artisanat, et j’ai écrit le scénario d’un film d’action, qui, je suis sûr, s’il est réalisé, remportera l’Oscar"… à 72 ans – et 85 ans kilos tient-il à préciser, Haj Fennane continue de rêver. Comme un gosse. En plaquant ses cheveux vers l’arrière, il soupire : "Je veux encore monter des combats de catch… et y participer. Vous ne m’en croyez plus capable ?". Sur ces paroles, il lève, comme un gosse, les manches de son pull et montre ses biceps. Ensuite, il s’en va, non sans avoir mis dans sa bouche ces délicieux bonbons à la menthe qui ne le quittent jamais.

Par Maria Daïf

Source : TelQuel

Casafree.com le 28/1/2005 22:50:39
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