Culture : The Departed, un choix politique?

L'ovation qu'il a reçue pour l'occasion, sous l'oeil du trio de puissance Spielberg-Lucas-Coppola, fut d'ailleurs belle à voir. Une fois cela dit, il reste que l'Oscar du meilleur film octroyé à The Departed en a fait grincer des dents plus d'un.
Je ne sais trop combien d'admirateurs déçus de Babel j'ai croisés hier, mais ils avaient tous pour moi la même question: pourquoi? La victoire de The Departed avait d'autant moins de sens pour eux que Babel avait obtenu le Golden Globe du meilleur film dramatique, s'empressaient-ils de me faire remarquer.
Je voudrais bien être dans le secret des dieux de l'Académie, mais à défaut de l'être, je vais quand même esquisser un semblant de théorie. Premièrement, les Golden Globes comme baromètre, oubliez ça.
Depuis que la cérémonie des Oscars est devancée d'un mois (fin février plutôt que fin mars), les membres de l'Académie sont obligés de faire leurs devoirs. Ils ne peuvent en effet plus attendre les résultats des Golden Globes avant de fixer leurs choix pour les nominations. D'où les différences notoires que nous pouvons observer depuis quelques années.
Et puis, il y a autre chose.
Si les résultats de la course aux Oscars restent assez faciles à prédire dans les principales catégories, il n'en est pas du tout de même pour la plus prestigieuse statuette de toutes. Une fois faite l'annonce des cinq films finalistes pour l'Oscar du meilleur film, rien n'est encore joué. Pendant toute la durée de la campagne, les cinq oeuvres sont débattues, discutées, évaluées, encensées ou rejetées. Les cotes peuvent facilement varier d'une semaine à l'autre, voire d'une journée à l'autre.
Avec ses sept nominations, plus que n'importe quel autre de ses concurrents dans la catégorie ultime, Babel devenait ainsi, par la force des choses, l'objet de bien des enjeux, notamment au regard des nouveaux rapports de force qu'entretiennent les artisans internationaux avec l'industrie du cinéma américain.
La vaste majorité des quelque 5830 membres de l'Académie des arts et sciences du cinéma, ne l'oublions pas, habitent la région de Los Angeles. Bien entendu, le film d'Alejandro Gonzalez Inarritu pouvait compter sur de solides appuis au sein des membres de l'Académie. Mais il avait aussi de nombreux détracteurs.
À mon avis, ce n'est pas tant le discours critique sur la politique étrangère du gouvernement américain qui a coulé Babel (après tout, ce discours est assez consensuel maintenant) que celui, tout aussi critique, sur l'état d'esprit qui anime certains Américains sur le plan individuel depuis le 11 septembre 2001. Certains électeurs n'ont visiblement pas tellement apprécié cet aspect du propos.
Une fois Babel éliminé, on préfère alors y aller au feeling. The Queen? Trop british. Letters from Iwo Jima? Trop froid, trop austère, trop japonais. Little Miss Sunshine? Même si cette comédie déjantée bénéficie du plus grand courant de sympathie, peut-on vraiment aller jusqu'à voter pour un film aussi atypique? Alors il reste The Departed.
On sait très bien qu'il ne s'agit pas du plus grand chef-d'oeuvre de Scorsese, mais comme on a envie de lui faire la fête, lui décerner aussi l'Oscar du meilleur film se révèle alors logique. Et puis, The Departed est le plus hollywoodien des films en lice, le plus populaire, celui qui compte le plus de vedettes.
Sans aller jusqu'à dire que les membres de l'Académie ont effectué un mouvement de repli face à «l'invasion» internationale de leur remise de prix, on remarque quand même que ce sont les Américains «de souche» qui ont enlevé les catégories les plus prestigieuses, tant sur le plan de l'écriture et de la réalisation que sur celui de l'interprétation.
Seule la Britannique Helen Mirren a pu sauver l'honneur du reste de la planète à cet égard. Les productions internationales, elles, ont plutôt été reléguées aux catégories techniques. L'Académie ne révélera bien entendu jamais les détails du scrutin, mais quelque chose me dit que Little Miss Sunshine, l'autre film «américain 100 % tarte aux pommes» de la course, est arrivé bon deuxième. Je n'en ai évidemment aucune preuve, mais permettez-moi d'y aller aussi au feeling...
Source: Lapresse.ca
Casafree.com le 27/2/2007 14:21:17
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