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Actualité Mondiale : Révélations d'un agent infiltré chez AlQaeda
Morceaux choisis des mémoires de Omar Nasiri, Marocain infiltré dans les camps d'entraînement afghans puis dans les filières européennes d'Al Qaïda, pour le compte des services secrets français et britanniques.

Prise d'otages live (Bruxelles, décembre 1994.)
Le 24 décembre 1994, des membres du Groupe islamiste armé (GIA) prennent en otages, à l'aéroport d'Alger, les passagers d'un avion d'Air France à destination de Paris. L'avion sera dérouté sur Marseille et la prise d'otages se terminera par un assaut des forces françaises, à l'issue duquel tous les pirates seront tués.
La prise d'otages se termina le 26 décembre en fin de journée. Le surlendemain, Amin et Yasin (NDLR : membres du GIA installés au domicile familial de Omar, à Bruxelles) ramenèrent une cassette que nous écoutâmes tous ensemble. C'était un enregistrement de ce qui s'était passé à l'intérieur de l'avion. Il durait plus de deux heures. On entendait tout : les voix des négociateurs qui demandaient aux terroristes de laisser l'avion regagner le terminal ; le refus des terroristes, leur menace de tuer d'autres passagers ; une discussion sur le carburant. Puis des gens qui couraient, les passagers qui criaient, les pirates hurlant qu'ils étaient des guerriers et qu'ils allaient montrer à ces tawaghit français comment se battaient les moujahidine algériens. “Allahu akbar, Allahu akbar !”. Puis le crépitement de la fusillade.



Horrible. Chaque seconde de cette cassette était horrible. Je ne pouvais qu'imaginer la terreur des passagers. Sans doute avaient- ils pensé que leur dernière heure était venue. Pour moi, le plus terrifiant n'était même pas la bande en soi, mais le simple fait que nous l'ayons en notre possession. Personne d'autre ne l'avait, ni à la télévision ni ailleurs.

Comment faire passer la douane marocaine à une voiture bourrée d'explosifs (Tanger, janvier 1995.)
Omar est chargé, par des membres du GIA, de transporter au Maroc une voiture bourrée d'armes et d'explosifs.
A l'arrivée à Tanger, une mauvaise surprise m'attendait à la douane. Le poste d'inspection grouillait de policiers armés. Ils examinaient toutes les voitures, y compris celles des touristes européens qui, habituellement, passaient sans problème. Les policiers marocains inspectaient méticuleusement le contenu de chaque véhicule, n'hésitant pas à les vider (…). Le gouvernement marocain, depuis toujours hostile aux islamistes, avait durci le ton à l'automne 1994, quand un groupe d'extrémistes liés au GIA avait assassiné deux touristes dans un hôtel de Marrakech (…). Hakim et les autres (NDLR : c'est Hakim, le frère de Omar, qui l'a mis en contact avec les activistes du GIA) m'avaient expédié droit dans une poudrière avec une voiture bourrée d'explosifs. J'étais livide (…). S'ils découvraient les explosifs, les policiers me tortureraient pour m'arracher les noms de mes commanditaires - avant de me tuer, selon toute probabilité. Je devais réfléchir, et vite. Je me concentrai sur mon personnage : un Marocain de retour au bled pour voir les siens. Longue journée, panne de voiture, fatigue. Ne demande qu'une chose : rejoindre sa famille.

Je commençai à sortir les tapis, cartons et autres bagages de l'Audi. J'étais en train de tout aligner par terre quand un officier des douanes s'approcha.
- Qu'est- ce que vous faites ?
- J'essaie de me rendre utile. J'ai pensé que si je vidais la voiture, ça irait plus vite. Je suis déjà le dernier de la ligne, et en plus il faut que j'aille chercher une dépanneuse. Ma famille m'attend, vous comprenez ?
- Qu'est ce qu'elle a, votre voiture ?
Je levai les mains au ciel et poussai un long soupir de découragement.
- Elle est morte. Complètement morte. Je l'ai achetée en Belgique en pensant la revendre ici et me faire un petit bénéfice. Mais j'ai déjà dépensé tout mon argent en réparations. Je ne sais même pas si c'est récupérable. Si ça se trouve, je vais devoir la vendre à la casse.
Le policier se pencha vers moi et me murmura à l'oreille :
- Ecoute, si tu as quelque chose à cacher, donne-moi juste deux cents dirhams et je te laisse passer.
Je le regardai dans les yeux. Je sus instinctivement que c'était un test. Avec tous ces douaniers qui inspectaient chaque voiture dans ses moindres recoins, il n'y avait aucune chance que cet officier me laisse passer pour un pot- de- vin aussi insignifiant.
Je continuai de jouer mon rôle.
- Je vous l'ai dit : je n'ai plus d'argent ! Et vous, vous voulez me faire payer juste pour passer la douane ? Laissez tomber. Laissez tomber !
Je simulais la colère à merveille. Je ne m'arrêtai pas en si bon chemin.
- Vous savez quoi ? Vous n'avez qu'à le garder, ce tas de ferraille. Et puis faites- moi plaisir : gardez aussi tout ce qu'il y a dedans. Ça m'évitera une grosse migraine.
L'officier hocha la tête et s'en alla. Son coup de bluff n'avait pas marché ; le mien, si.
Je n'étais pas encore tiré d'affaire. L'officier s'était éloigné, mais il fut bientôt remplacé par un groupe de cinq hommes. Deux policiers, un soldat armé, un officier des douanes en uniforme et un homme en civil, plus jeune que les autres, muni d'un marteau et d'un tournevis.
Il s'avança vers moi et me salua.
- Assalamou âlaykoum, dit- il, l'air incroyablement sérieux.
- Wa âlaykoum salam.
Il fit le tour de la voiture et ouvrit le capot. Je poussai un grognement ennuyé.
- C'est vraiment nécessaire ?
Désignant les objets étalés par terre, je continuai à jouer les touristes excédés.
- J'ai déjà tout sorti. Qu'est- ce que vous cherchez encore ?
Le jeune homme leva la tête.
- Pourquoi cette question ? Vous avez quelque chose à cacher ?
- Que voulez- vous que je cache ?
Il sourit froidement.
- Je ne sais pas. Des armes, par exemple.
- Ouais, c'est ça. Vous me prenez pour qui ? James Bond ?
- Non, bien sûr que non, dit- il avec un clin d'œil. Mais vous êtes peut-être un terroriste.
- Franchement, est- ce que j'ai une tête de terroriste ? Répondis- je avec un rire sarcastique. Je suis juste un pauvre gars qui s'est fait baiser par un concessionnaire malhonnête.
Le jeune homme était en train d'inspecter le filtre à air. Il tapotait dessus avec son marteau pour l'ouvrir. Il fallait absolument que je le détourne du moteur.
- Vous voyez bien qu'elle est foutue. J'ai déjà dépensé plusieurs milliers de dirhams pour essayer de la réparer, et vous, vous voulez me l'abîmer encore plus ? Allez, soyez sympa.
Il me regarda, jeta un coup d'œil au filtre, donna trois petits coups de marteau pour le principe, et finit par refermer le capot. (…) Il sourit et agita la main vers la sortie.
- Allez, va t- en.
- Désolé, mais je ne peux pas. Elle ne bouge plus, le moteur est tombé en panne.
Il regarda tour à tour la voiture et le chargement éparpillé par terre.
- Bon. Remets tes affaires dans la voiture, et ils vont t'aider à la pousser jusqu'à la sortie, dit- il avec un geste en direction des autres policiers.
Je le remerciai avec un beau sourire (…). J'étais reconnaissant à tous ces fonctionnaires marocains serviables qui m'avaient aidé à faire entrer des explosifs, des armes, des munitions et de l'argent au Maroc, au milieu des mesures de sécurité les plus draconiennes que le pays eût connues depuis des années. Je n'aurais jamais réussi sans eux. (…).
Fin janvier, il y eut un attentat à la voiture piégée dans le centre d'Alger. Les rues étaient pleines de gens se préparant pour le ramadan, qui commençait le lendemain. Il y eut plus de quarante morts et des centaines de blessés, dont beaucoup de femmes et d'enfants. J'ignore si ce sont les explosifs que j'ai fait entrer au Maroc qui ont servi dans cet attentat. Je ne le saurai jamais. Le GIA avait de nombreux fournisseurs, mais je ne peux m'empêcher de repenser à l'urgence qui entoura ce voyage (…). L'opération avait- elle été montée en vue de cet attentat ? Je ne connaîtrai jamais la vérité. Et le doute continue de me hanter à ce jour.

Les lois du jihad… et leur marge d'interprétation
(Camp d'entraînement de Khalden, ouest de l'Afghanistan, mars 1995.)

Arrivé au camp d'entraînement d'Al Qaïda, Omar reçoit d'abord un enseignement théorique sur le jihad : qui tuer, qui épargner, et pourquoi.

La précision des lois du jihad était stupéfiante. Elles donnaient beaucoup plus de détails que toutes les conventions sur les droits de l'homme établies en Occident. Nos instructeurs nous expliquaient que ces principes étaient ce qui différenciait les musulmans et les non musulmans. Ils affirmaient que les infidèles assassinaient sans discrimination, sans règles, qu'ils étaient capables de détruire des villes et des peuples entiers, qu'ils ne respectaient pas les églises, les temples, les mosquées et les écoles.

Nos cours d'Histoire se concentraient sur des périodes sélectionnées avec soin : le passé colonial de la France et de la Grande-Bretagne, Hitler et les camps de concentration, les guerres de Corée et du Vietnam. Et, bien sûr, le conflit israélo- palestinien, que nous connaissions tous déjà. Les infidèles massacraient, détruisaient et bombardaient tout sur leur passage. Ils étaient des animaux féroces.

Au fur et à mesure que j'apprenais ces choses, je repensais aux troubles qui secouaient l'Algérie depuis le déclenchement de la guerre civile. Le GIA avait brisé bon nombre des règles du Coran, en tuant des civils innocents ou en exécutant des écoles entières, par exemple. Mais, avec le temps, j'appris autre chose au sujet des lois du jihad : elles sont sujettes à interprétation. Les limites fixées par ces lois laissent une marge confortable.

La marge est particulièrement fluctuante quand il s'agit de définir qui sont les ennemis et qui sont les innocents. Sur le principe, tout paraît simple : les ennemis sont ceux qui brandissent les armes. Mais les règles du jihad considèrent que quiconque aide l'ennemi en lui donnant de l'argent ou du matériel fait partie du camp adverse. Et l'interprétation va encore plus loin : est considéré hostile celui qui offre de l'eau ou de la nourriture à l'ennemi, de même que celui qui lui apporte son soutien moral - cela inclut les journalistes qui partagent les thèses de l'ennemi.
Les femmes, bien que généralement considérées comme innocentes, ne sont pas pour autant à l'abri (…). Les enfants ne peuvent pas être condamnés sur la base de leurs prières, car leur jeunesse les exonère de toute responsabilité. Cependant, s'ils apportent de la nourriture ou même un simple message à un adversaire, ils deviennent aussitôt les ennemis du jihad.
Peu à peu, j'ai fini par comprendre qu'aux yeux d'un extrémiste, n'importe qui pouvait devenir un ennemi.

Cours d'assassinat
(Camp de Khalden, Afghanistan, mai 1995.)

Sous la conduite de ses instructeurs, Omar poursuit son entraînement au jihad

Ibn al-Cheikh nous enseigna de nombreuses techniques d'assassinat (NDLR : chef du camp d'entraînement de Khalden et supérieur direct de Omar, Ibn al-Cheikh al-Libi deviendra par la suite un haut responsable d'Al Qaïda, avant d'être capturé au Pakistan en novembre 2001). Nous nous entraînions sur la plaine à l'entrée du camp, où nous construisions des parcours élaborés pour simuler les situations réelles que nous serions susceptibles de rencontrer. J'appris par exemple à assassiner une personne assise dans un café, en pleine rue commerçante. J'étais assis à l'arrière d'une moto conduite par l'un des Tchétchènes du camp. En arrivant près de la cible, il ralentissait. Je devais alors sauter à terre, courir vers la cible et l'abattre à bout portant, puis remonter sur la moto pour m'enfuir. Il fallait que tout soit synchronisé à la perfection. Nous répétâmes l'exercice encore et encore, jusqu'à ce que l'exécution soit impeccable.

C'était bien plus difficile avec une cible mouvante. Des câbles tendus au milieu du terrain d'entraînement nous permettaient d'avoir des silhouettes en mouvement. Nous nous entraînions à tirer depuis un camion ou une moto, sans que le chauffeur ralentisse. Avant de nous faire passer à la pratique, Ibn al-Cheikh nous avait expliqué en détail les variables à prendre en compte : la vélocité de la balle, la distance entre le tireur et la cible, et leurs vitesses de déplacement respectives.

Il y avait un nombre presque infini de cas de figure ; Ibn al-Cheikh nous prépara pour chacun d'entre eux. Chaque fois, j'aimais relever le défi et goûter à la satisfaction d'avoir enfin réussi après des heures de pratique. Et j'aimais travailler avec les Tchétchènes. Je les admirais énormément. Malgré leur jeunesse, ils se consacraient corps et âmes à l'entraînement. Nous apprîmes à fonctionner comme une équipe soudée. Nous savions instinctivement où se trouvaient les autres, nous arrivions à coordonner nos mouvements avec une fluidité exemplaire. J'avais parfois l'impression que nous formions un seul et même corps. Un corps unique et mortel.

Attentat à Paris : c'est la fête !
(Camp de Khalden, Afghanistan, juillet 1995.)

Le 26 juillet 1995, une bombe explose dans le RER B à la station Saint-Michel, à Paris. L'attentat fera 8 morts et plus d'une centaine de blessés. Omar, toujours au camp d'entraînement de Khalden, en Afghanistan, apprend l'évènement en compagnie de ses “frères” moujahidine.

Nous étions assis près de la mosquée. Soudain, un bruit nous fit sursauter.
BANG !
La détonation provenait de notre poste de radio transmission, un petit bâtiment près de la cantine où l'émir et les instructeurs se réunissaient en soirée.
Je me levai pour voir ce qui se passait. J'aperçus quelqu'un brandissant sa kalachnikov. Il tira une salve en l'air, et bientôt plusieurs autres fusils lui répondirent. J'entendis des cris de joie.
L'un des instructeurs arriva vers nous en courant.
- Allumez la radio ! Il y a eu un attentat à Paris.
J'allumai aussitôt le poste. Les premières informations arrivaient tout juste sur RFI. Moins d'une heure plus tôt, une bombe avait explosé dans le RER B, à la station Saint-Michel, près de Notre-Dame. Le bilan faisait déjà état de plusieurs morts et de nombreux blessés. Le chaos régnait sur les lieux.
Attirés par les coups de feu, d'autres frères vinrent nous rejoindre devant la mosquée. Tout le monde se réjouissait. Personne ne prononça les lettres “GIA” - c'était inutile. Nous savions tous qui en était responsable.
Abdul Karim (NDLR : compagnon algérien de Omar au camp) rayonnait de bonheur.
- Masha'Allah ! jubilait- il. Toute la France, musulmane !
Je m'obligeai à lui rendre son grand sourire.
- Incha Allah, mon frère, incha Allah.

Rencontre avec les Talibans
(Camp de Khalden, Afghanistan, fin 1995.)

Alors que l'Afghanistan était déchiré par la guerre civile entre les anciens moujahidine, devenus seigneurs de la guerre, et les Talibans, force montante, les camps d'entraînement d'Al Qaïda - et notamment celui de Khalden, où vivait Omar - vivaient dans un relatif isolement. Jusqu'à la visite surprise d'un groupe de Talibans, et le dévoilement de leurs relations troubles avec les cadres d'Al Qaïda.
Sur le flanc de la montagne face à nous, un 4x4 était en train de descendre lentement vers le camp, suivi par un groupe d'hommes à pied. Quelques minutes plus tard, le 4x4 s'arrêta devant l'entrée. Six hommes en sortirent. Ils portaient des kalachnikovs et des lance-roquettes RPG sur leurs épaules. Le groupe à pied ne tarda pas à les rejoindre. Ils étaient quinze en tout.

Ces hommes avaient une trentaine d'années. Et ils étaient repoussants : vêtements crasseux, visages incrustés de terre, peau craquelée. J'eus un mouvement de recul instinctif en les voyant (…). Tandis que les instructeurs leur souhaitaient la bienvenue, je jetai un coup d'œil vers la cantine. Ibn al-Cheikh se hâta de préparer une table pour nos visiteurs, et vint nous dire que nous allions devoir nous passer de repas. Il était assis en tête de table, face au cercle des Talibans. Abou Bakr (NDLR : instructeur jordano-palestinien du camp de Khalden) se tenait à ses côtés. Je remarquai qu'il avait gardé son fusil.

La raison de leur visite ? Ils voulaient des armes. Les Talibans sillonnaient le sud de l'Afghanistan, allant de camp en camp pour exiger que les émirs leur donnent toutes leurs armes. Les émirs s'exécutaient car ils avaient peur. Lors de leur première visite à Khalden, les Talibans étaient repartis bredouilles car Ibn al-Cheikh les avait interceptés à temps. Il avait négocié avec eux pendant six heures, l'un des villageois faisant office d'interprète. Il les avait persuadés de repartir paisiblement, arguant que les recrues de Khalden n'allaient pas combattre en Afghanistan, mais dans leur pays d'origine. Ibn al-Cheikh avait fait valoir le fait que les moujahidine de Khalden menaient le même jihad que les talibans, mais sur d'autres champs de bataille.

Après quelques heures, les Talibans s'en allèrent. Ni Ibn al-Cheikh ni Abou Bakr ne parlèrent jamais de ce qui s'était passé cette nuit- là.

Le vendredi suivant, un frère demanda à notre émir si le jihad des Talibans était légitime. Ibn al-Cheikh réfléchit un instant avant de formuler une réponse aussi brève que claire.

- Aucun d'entre vous n'est ici pour lutter aux côtés des Talibans. C'est pour vos pays respectifs que vous apprenez à vous battre.

Le frère insista, et Ibn al-Cheikh précisa sa pensée, choisissant méticuleusement ses mots. Il nous dit que les Talibans n'interprétaient pas la charia de la même manière que nous, car ils n'avaient pas notre éducation. Cependant, précisa-t-il, Rabbani (NDLR : président de l'Afghanistan en 1992, Burhanuddin Rabbani fut renversé par les Talibans quand ils prirent Kaboul, en 1996), voulait instaurer la démocratie en Afghanistan, tandis que les Talibans voulaient établir un Etat islamique. Pour cette raison, ils méritaient une certaine forme de solidarité.

- Si certains parmi vous choisissaient de se joindre aux Talibans à l'avenir, il n'y aurait aucun mal à cela.
Il fit une pause avant de conclure.
- Mais il vaudrait bien mieux que vous fassiez votre jihad contre les occupants de Jérusalem ou les bourreaux de la Tchétchénie.

De la torture à l'invasion de l'Irak
(Camp de Khalden, Afghanistan, fin 1995.)

Omar poursuit ses cours de jihad. Cette fois, on lui apprend les techniques qui permettent de résister à la torture pendant un interrogatoire. Plus tard, il comprendra que ces techniques ont en partie été à l'origine de l'invasion américaine de l'Irak.

L'interrogatoire est une forme de guerre psychologique. Le texte du manuel regorgeait de conseils pratiques. Avant de partir en mission, un guerrier doit mettre au point avec son commandant ce qu'il va dire si l'ennemi le capture. Le cas échéant, il doit s'en tenir à ce qui a été décidé. Il n'y a rien à gagner à donner des informations à l'ennemi, car celui-ci réalisera que la torture fonctionne et continuera de plus belle - sans toutefois jamais tuer son prisonnier.

Abou Moussa (NDLR : un des instructeurs du camp de Khalden) nous expliqua qu'un interrogatoire représente une excellente opportunité pour en apprendre plus sur l'adversaire et pour le tromper en lui donnant de faux renseignements. Pour réussir ce genre de manipulation, le moujahid doit s'entraîner longuement, tout comme il s'entraînerait pour apprendre à utiliser une nouvelle arme. Il doit être capable de faire traîner l'interrogatoire en longueur, pour que l'ennemi relâche sa vigilance et se dévoile. En découvrant les informations dont dispose déjà son adversaire, le moujahid peut inventer des mensonges plus convaincants. Mettre à profit la torture n'était qu'un outil tactique parmi d'autres.

Des années plus tard, je repensai à cette leçon quand je découvris plus de détails sur Ibn al-Cheikh al- Libi et sur son rôle au sein de ce que l'on appelle désormais Al Qaïda. Ibn al-Cheikh dirigea plusieurs camps d'entraînement pendant les années 1990, en étroite collaboration avec Oussama Ben Laden. Les Américains le capturèrent dès le début de leur intervention en Afghanistan, suite au 11 septembre. Il fut transféré en Egypte. Interrogé par la CIA, il leur fit croire que Saddam Hussein avait fourni à Al Qaïda des informations sur la fabrication d'armes chimiques et bactériologiques. Quand George W. Bush et Colin Powell affirmèrent posséder les preuves que le dictateur irakien était lié à Al Qaïda, ils faisaient référence aux renseignements tirés d'Ibn al- Cheikh. Au final, ses fausses déclarations servirent de justification à l'invasion de l'Irak.

Il a manipulé ses interrogateurs avec la même maestria dont il faisait preuve dans le maniement des armes. Il savait ce qu'ils attendaient de lui - et il s'était fait un plaisir de le leur donner. Il souhaitait la chute de Saddam encore plus que les Américains. A Khalden, il nous avait prévenus : l'Irak serait le prochain grand jihad. Quelque part, dans une chambre de torture secrète, Ibn al-Cheikh avait remporté sa victoire.

Au cœur du Londonistan
(Londres, automne 1996.)

Omar a fini par quitter l'Afghanistan. Après un court séjour en Turquie, il est repris en main par la DGSE (service d'espionnage français), pour laquelle il travaille depuis près de 2 ans, bien avant son départ pour les camps d'Al Qaïda. En concertation avec le MI5 (service d'espionnage britannique), Omar s'installe à Londres, avec une nouvelle mission : infiltrer les cercles des prédicateurs extrémistes Abou Qatada et Abou Hamza al-Masri. Imam charismatique de la mosquée londonienne de Finsbury Park, Abou Hamza finira par être arrêté en 2006, et condamné à 7 ans de prison pour incitation au meurtre et à la haine raciale. Quant à Abou Qatada, qui prêchait au Four Feathers Youth Club de Londres, il était considéré comme “l'ambassadeur spirituel de ben Laden en Europe”. Arrêté en 2002, il est aujourd'hui en instance d'extradition vers son pays natal, la Jordanie. Omar a rencontré ces deux hommes.

Ce jour- là, je vis Abou Hamza pour la première fois. Je ne suis pas près d'oublier son apparence : il avait perdu son œil gauche et ses deux mains. A la place de sa main droite, il portait une étrange prothèse, terminée par un crochet en métal. Il ressemblait à un pirate. Après l'avoir observé quelques instants, je réalisai que l'imam Abou Hamza était le frère dont m'avait parlé Assad Allah (NDLR : instructeur algérien à Khalden, spécialiste des explosifs), et qui s'était fait exploser les deux mains avec la nitroglycérine par accident, pendant un exercice (…).

Je fus encore plus étonné quand Abou Hamza se mit à parler. Il était complètement ignare en matière de théologie, ce qui me parut étrange pour une ancienne recrue des camps afghans. Il parlait avec passion et véhémence - ainsi qu'une bonne dose de stupidité. Il essayait d'utiliser la loi islamique pour justifier les actions du GIA, mais il ne savait pas de quoi il parlait. Et je n'étais pas le seul à m'en rendre compte : Abou Qatada démolissait ses arguments les uns après les autres (…). Au terme de cette réunion, une chose était claire : face à l'érudition d'Abou Qatada, Abou Hamza apparaissait comme un vulgaire harangueur.

Daniel et Gilles (NDLR : respectivement, agents traitants britannique et français de Omar) accueillirent ces nouvelles informations avec intérêt. Quand je leur apportai ce qu'Assad Allah m'avait dit sur Abou Hamza, ils furent à la fois surpris et amusés. Ils m'apprirent qu'Abou Hamza faisait croire à tout le monde qu'il avait perdu ses mains en désamorçant une mine anti-personnelle sur le front afghan.

Le mystère Touchent
(Londres, automne 1996.)

Omar continue d'espionner les cercles extrémistes londoniens pour les services secrets français et britanniques. Un jour, il croise un terroriste célèbre, recherché par toutes les polices d'Europe depuis la vague d'attentats en France, en 1995.

Un jour, Khaled (NDLR : compagnon algérien de Omar à Londres, sympathisant du GIA) me dit que des amis d'Allemagne allaient bientôt lui rendre visite et venir à la mosquée de Four Feathers pour la prière d'Al jumu'ah. Quelques minutes plus tard, Khaled se tourna vers la porte : il y avait trois hommes sur le seuil. Un frisson me parcouru l'échine : je connaissais l'un d'entre eux mais je n'arrivais pas à me souvenir de l'endroit où je l'avais rencontré. Il était habillé à la mode : veste en cuir, jean et tennis aux pieds. Impossible de me rappeler où j'avais croisé son chemin.

Mon instinct me disait néanmoins qu'il représentait un danger. Je le sentais au fond de moi (…). Cet homme était important, d'une manière ou d'une autre, et j'avais tout intérêt à ne pas croiser son chemin.

À la fin du sermon, je me hâtai vers la sortie (…). Dans la rue, je fis quelque chose que Daniel (NDLR : agent traitant de Omar pour le MI5) m'avait interdit de faire : l'appeler de mon portable juste devant le Four Feathers, ce qui risquait d'éveiller les soupçons. Mais je ne pouvais pas attendre notre rendez- vous, plus tard dans la journée. Je lui laissai un message, il rappela aussitôt.

- Daniel, je viens de voir quelqu'un d'important au Four Feathers. Il faut absolument que tu mettes quelqu'un sur le coup.
Daniel me montrait souvent des photos prises à l'extérieur du centre. Je savais qu'il y avait des agents dans les parages (…). Deux heures plus tard, je me rendis à l'hôtel pour retrouver Gilles (NDLR : agent traitant de Omar pour la DGSE) et Daniel. Je vis d'emblée qu'ils étaient fous de joie. Gilles, en particulier, ne tenait pas en place.
- Tu sais qui c'était, ce type ?
- Non. Je sais juste qu'il est important.
Gilles m'adressa un grand sourire.
- Ça, tu peux le dire ! C'était Ali Touchent, alias Tarek, l'organisateur des attentats de Paris.
Tarek ? Je n'en revenais pas. J'avais du mal à croire que je ne l'avais pas reconnu. A Bruxelles, nous avions vécu sous le même toit - dans la même chambre - pendant des semaines. Il avait grossi et pris du poids. Et bien sûr, il n'avait plus de barbe (…). Je venais d'offrir aux services secrets un renseignement en or (…).
- Nos hommes le surveillent, dit Daniel avec assurance. Cette fois-ci, il ne nous échappera pas.
A l'entretien suivant, je leur demandai s'ils avaient arrêté Ali Touchent. Ils échangèrent un regard furtif.
- Alors, qu'est- ce qui s'est passé ? insistai- je.
Daniel se résolut finalement à répondre.
- Nous l'avons perdu.
- Quoi ?
Je n'en croyais pas mes oreilles. Je vis que Gilles bouillonnait de colère.
- Comment ça, “perdu” ? Comment avez- vous pu le perdre ?
Daniel haussa les épaules, l'air gêné.
- Il était dans un café, notre équipe le surveillait et… il a disparu, Dieu seul sait comment.

Je regardai à nouveau : il gardait les yeux fixés sur la table. J'ouvris la bouche pour dire quelque chose à Daniel, mais je compris qu'il n'y avait rien à ajouter. Je perds mon temps ici, pensai- je, les Anglais ne savent pas ce qu'ils font.

Quelques semaines plus tard, le 3 décembre 1996, un autre attentat frappa le métro parisien. Le modus operandi n'était que trop familier : une bombe dans le RER B à l'heure de pointe (…). L'explosion fit deux morts et près d'une centaine de blessés. Toutes les polices européennes se lancèrent sur la piste d'Ali Touchent. Il avait échappé aux autorités plus d'une fois : à Bruxelles, à Paris, à Londres, d'un pays d'Europe à l'autre. Et je savais qu'il s'en sortirait, une fois de plus.

En février 1998, la police algérienne annonça que Touchent avait été tué neuf mois plus tôt à Alger. Les Français demandèrent ses empreintes digitales ; celles qu'ils reçurent correspondaient bien à celles contenues dans le dossier d'Ali Touchent. Cependant, quand des douzaines de membres du GIA furent jugés pour leur rôle dans les attentats de 1995, le tribunal condamna Ali Touchent par contumace. Les magistrats ne semblaient pas convaincus de sa mort. Pendant le procès, plusieurs accusés affirmèrent pour leur défense que Touchent n'appartenait pas vraiment au GIA, (qu'il était le fils d'un commissaire algérien) et qu'il les avait manipulés. D'après eux, il travaillait en réalité pour les services de renseignement algériens en tant qu'agent provocateur. Des rumeurs en ce sens continuent de circuler à ce jour.
Pour tout ce qui concerne Ali Touchent, le doute reste le maître mot.

Source : Telquel-online.com


Casafree.com le 10/12/2006 0:59:18
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