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Société : Les femmes "imams" ou "mourchidates" seront opérationnelles en avril!
Les 50 premières mourchidates seront diplômées en avril. Formées comme des imams, sans en avoir le titre, elles auront essentiellement une mission d’encadrement. De la prison à l’usine en passant par Internet et la télévision, leurs domaines d’action seront multiples.

Elles sont cinquante et elles devraient recevoir leur diplôme du ministère des Habous et des affaires islamiques en avril prochain. Qui sont-elles ? Des «mourchidates». Derrière ce terme inhabituel, quoique tout sauf récent, se cachent des femmes qui se verront bientôt attribuer un rôle clé dans le culte musulman au Maroc.

Destinées à jouer un rôle «d’encadrement, d’orientation, d’information et de sensibilisation religieuse», selon le ministère, ces femmes devront s’atteler à rattraper «les carences observées en matière d’intégration de la question de la famille et de la femme dans la stratégie de sensibilisation religieuse» au Maroc.

Pour cela, les mourchidates devront «contribuer à l’activité cultuelle, culturelle, sociale et dans les mosquées», en participant «à la préservation de l’unité religieuse de la société et de sa cohésion», «enseigner le Saint Coran» et «donner des cours d’alphabétisation» ; autant de missions qu’elles accompliront essentiellement auprès des femmes, mais aussi des jeunes. En somme, elles feront pratiquement tout ce que font les hommes, mais elles ne pourront diriger la prière.

Destinées à renforcer l’encadrement religieux au niveau local (délégations des Affaires islamiques et conseils locaux des oulémas), les mourchidates seront embauchées dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée avec l’Etat, avec un statut similaire à celui d’un fonctionnaire à l’échelle 10, explique Abdelaziz Derouiche, directeur des mosquées au ministère des Habous et des affaires islamiques.

Pourtant, la diversité des milieux auquels elles seront affectées - de la prison à la télévision en passant par l’usine ou Internet - et le profil des personnes concernées montrent qu’elles sont loin de constituer de simples assistantes religieuses : triées sur le volet du début à la fin de leur formation, elles auront été sélectionnées parmi plusieurs titulaires d’une licence ou équivalent. «Elles auront les capacités requises pour se tenir près des citoyens, notamment les jeunes, et d’être à l’écoute de leurs préoccupations religieuses et culturelles», explique-t-on au ministère des Habous et des affaires religieuses. Une expérience qui devra se répéter tous les ans avec l’octroi de diplômes - sur concours - à cinquante nouvelles mourchidates.

Ce n’est toutefois pas la première fois que l’on voit les femmes imposer leurs marques aux nombreuses mutations intervenues sur la scène religieuse marocaine depuis les attentats du 16 mai 2003. Les mourchidates s’inscrivent dans le cadre de «la mise en œuvre de la nouvelle stratégie du ministère des Habous pour le renouvellement du champ religieux et la préservation de son identité, caractérisée par la pondération, la modernisation et la tolérance», explique M. Derouiche. En effet, participant à la modernisation du champ religieux marocain, ces mourchidates viendront s’ajouter aux alimate - féminin de alem - existant actuellement au Maroc et dont certaines siègent au Conseil supérieur des Oulémas - à l’instar de Fatima El Kabbaj -, au niveau des conseils provincaux des oulémas et de leurs extensions locales. Elles mettront ainsi un pied dans un territoire qui, depuis plusieurs siècles, semblait relever exclusivement des hommes.


Une vraie fausse innovation

Cette situation est-elle révolutionnaire pour autant ? Pas vraiment : entamée à la suite du discours royal du 30 avril 2004, prononcé devant les membres du Conseil supérieur et des Conseils provinciaux des oulémas, et où SM Mohammed VI avait appellé à une action au niveau des institutions, de l’encadrement et de l’éducation, cette tendance semble réconcilier le Maroc avec une tradition musulmane ancienne. «Dans la société musulmane, la femme peut être un acteur religieux autant pour les femmes que pour les hommes», indique le député PJD Mohamed Yatim. «Il faut remonter pour cela à la période du Prophète. A l’époque, il n’y avait pas de séparation entre hommes et femmes dans les mosquées, la séparation qu’on a maintenant», explique-t-il.

En effet, parmi les religions monothéistes, l’islam s’est caractérisé à ses débuts par une forte présence féminine dans la transmission du savoir. De l’apprentissage des hadith - où la championnne toutes catégories reste Aïcha, l’une des épouses du Prophète -, à l’enseignement religieux, en passant par l’interprétation ou la calligraphie, nombre de femmes ont émergé au cours des siècles. Certaines, telles Karima al Marwaziyya (morte en 463 H.), spécialiste de Sahih Al Boukhari, Fatima Bint Muhamad (morte en 574 H.), «musnida» d’Ispahan, ou Sitt al Wuzara (morte en 716 H.), calligraphe, ayant elles-mêmes partagé leur savoir avec des classes mixtes qui ont parfois compris des érudits islamiques connus.

De l’islamisme féministe à la mutation du pouvoir
On remarquera cependant une baisse de leur nombre à partir du Xe siècle. «Lorsque la femme a quitté le domaine de l’éducation, quand la société a marginalisé la femme du domaine de l’enseignement religieux [...], la société a décliné, et je dis qu’on s’est éloigné de l’âme véritable de l’islam», insiste M. Yatim. Cette époque où les femmes ont disparu de l’enseignement religieux correspond à une période de déclin du monde musulman.


Coïncidence ?

Malgré leur absence sur le plan intellectuel et religieux, les femmes resteront actives dans le domaine du culte, particulièrement au Maghreb, où elles seront très présentes parmi les soufis. Beaucoup deviendront des saintes par la suite. Bien plus tard, notamment vers le XIXe et le XXe siècles, la situation sera telle que, en Egypte par exemple, on invoquera la condition de la femme musulmane pour justifier la colonisation du pays, alors que, paradoxalement, l’arrivée de l’occupant britannique entraînera une dégradation de la situation de la femme, remarque le professeur Leïla Ahmed dans son ouvrage Women and gender in Islam : Historical roots of a modern debate» (Femmes et genre en islam : racines historiques d’un débat moderne)...

Malgré l’éclairage historique, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi les autorités marocaines ont décidé de cautionner le retour des femmes sur la scène politique marocaine en lançant un tel projet aujourd’hui. Cherchent-t-elles à surfer sur la vague de la promotion des droits de la femme entamée avec la réforme de la Moudawana, en s’attaquant à la scène religieuse du même coup ? «Il ne s’agit pas d’un processus de féminisation de la scène religieuse», prévient Abdelaziz Derouiche. Et d’ajouter : «Il s’agit, en fait, de faire participer davantage la femme à la mise en œuvre de la stratégie de la refonte du champ religieux».

De source officielle, l’objectif est double : rendre justice à la femme, en faisant confiance à sa contribution positive et sa participation active ; et prendre davantage en considération ses aspirations et les préoccupations dans les stratégies du ministère en matière de sensibilisation religieuse.

Il n’empêche que cette initiative des autorités coïncide avec la montée, à l’échelle mondiale, d’un phénomène nouveau : le féminisme islamique. Après avoir passé des décennies à militer pour avoir leur mot à dire, et ce au nom de la modernisation, de plus en plus de femmes cherchent désormais à «réformer l’islam de l’intérieur», investissant progressivement le terrain religieux - essentiellement via les médias - quitte à provoquer la polémique. On verra ainsi des personnes comme Amina Wadud, professeur d’études islamiques à la Virginia Commonwealth University, provoquer un scandale en dirigeant une prière - mixte - à New York, en mars 2005. Elle récidivera à Barcelone, en octobre dernier, à la suite de son intervention au premier Congrès international du féminisme islamique (sic !).

C’est «une tendance qui reflète un changement dans la nature du pouvoir», explique Fatéma Mernissi. «Ce ne sont pas les acteurs qui ont changé mais l’échiquier lui-même», prévient-elle. L’auteur, qui a abandonné les discussions sur les femmes en islam pour se dédier désormais à la révolution numérique déclenchée par l’arrivée des nouvelles technologies (satellite, internet, etc. ) dans le monde arabe, explique qu’aujourd’hui le pouvoir n’est plus fondé sur la force mais sur la capacité à communiquer, à faire de l’autre un allié au lieu de chercher à l’éliminer. Cette mutation du pouvoir imposant désormais le recours à tous les cerveaux disponibles, insiste-t-elle, les barrières historico-culturelles traditionnelles séparant hommes et femmes n’ont donc désormais plus lieu d’être, y compris au niveau religieux. Une situation qui concernera particulièrement nos mourchidates, étant donné leur mission axée sur la communication

Contribuer à l’activité cultuelle, sensibiliser dans les mosquées, enseigner le Coran, alphabétiser,... des missions que les mourchidates accompliront auprès des femmes et des jeunes, sans toutefois pouvoir diriger la prière.


Une sélection impitoyable

Pour obtenir leur diplôme, les mourchidates seront passées par le parcours du combattant : de nationalité marocaine, elles devront être âgées de 45 ans au plus à la date de conclusion du contrat de recrutement, jouir de leurs droits civiques et être de bonne moralité. Le plus intéressant dans l’affaire est qu’elles devront aussi être titulaires d’«une licence ou de tout autre diplôme reconnu équivalent», avec mention, s’il vous plaît.

Sélectionnées sur la base d’un examen oral, leur formation sera très proche de celle des 150 futurs imams - hommes - participant au même programme puisque les deux groupes suivront une formation en «Sciences islamiques», «Fondement doctrinal et rituel», «Fondement de l’unité nationale» et «Environnement national et international», la formation divergeant dans la mesure où ces messieurs suivront un «enseignement théorique et pratique sur l’exercice du culte islamique dans les mosquées», tandis que ces dames bénéficieront de cours de «Fiqh des femmes».

L’obtention du diplôme final ne relèvera pas de la sinécure non plus puisqu’elle se fera à l’issue d’un concours, 10 des soixantes élèves devant être éliminées, sans espoir de réintégration. Ce sont ainsi 50 femmes qui seront formées tous les ans, et si, au ministère, on n’exclut pas de faire bénéficier les communautés marocaines à l’étranger de leurs services, elles sont considérées pour l’instant comme trop peu nombreuses pour répondre aux besoins du pays. Certaines ayant déjà effectué des stages dans l’audiovisuel, on pourrait les voir bientôt sur le petit écran.


Paru sur La Vie Eco

Casafree.com le 3/3/2006 9:10:17
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