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Actualité Maroc : Maroc: comment sortir de la déprime?
Les habitants du royaume attendent de leurs dirigeants une stratégie claire et précise, qui produise des effets immédiats en matière de croissance, de modernisation et de justice sociale.

Les responsables politiques marocains ont une vraie vision de l'avenir de leur pays. Elle est celle d'un royaume fidèle à ses valeurs, intégré à l'Europe, bien articulé à l'économie mondiale et maîtrisant les nouvelles technologies. Leurs objectifs de croissance, de plein emploi, d'alphabétisation, de justice sociale et de démocratisation de la vie politique sont partagés par l'ensemble de la population.

Pourtant, les Marocains dépriment. La faillite de leurs élites est un sujet d'inquiétude. Ils ressentent en outre une sourde angoisse devant ce qui leur semble être une absence d'autorité. Mohammed VI attend de ses sujets qu'ils fassent montre d'esprit d'initiative. Les Marocains, comme désorientés par une liberté dont ils ne sont pas coutumiers, attendent de leur souverain qu'il leur donne un cahier de route.

À ce hiatus social vient s'ajouter un paradoxe plus institutionnel. Les rôles de chef de l'État et de Premier ministre se sont subrepticement inversés. Le roi pare au plus pressé quand il prend des mesures en faveur des démunis, des victimes des violations des droits de l'homme ou des accidents de la route, quand il organise la riposte aux agressions verbales des islamistes ou quand il décide de la répartition du produit de la deuxième licence GSM. Le chef du gouvernement, lui, affirme inscrire son projet de société dans la durée, demandant à être jugé sur ses résultats à long terme. Ces deux équivoques, après tout normales dans le round d'observation que vit actuellement le Maroc, doivent cependant être rapidement levées. Distribuer les rôles, dire qui a autorité pour faire quoi, est un premier préalable à tout effort de redressement.

Les Marocains sont en manque de stratégie. Leur en proposer une est un second préalable. Un bon diagnostic et un cap exaltant ne suffisent pas à faire une bonne politique. Ils attendent qu'on leur indique la voie qui va les mener à bon port, qu'on leur définisse une hiérarchie des priorités, qu'on leur propose des petites actions qui rendent crédibles les grandes réflexions. Mao Zedong avait coutume de dire que le plus difficile dans une longue marche est de parcourir le premier kilomètre.

Le Maroc a donc besoin d'une stratégie humble qui produise des effets immédiats, qui crée une dynamique qui s'auto-entretient et allume de proche en proche les moteurs de la croissance et de la modernisation. Il lui faut, suivant la formule bien connue, des résultats ici et maintenant.

L'économie d'abord. Le Maroc a une bonne stratégie... pour les années soixante. Elle repose sur la volonté de faire du royaume un pays industrialisé doté d'une agriculture riche et de bonnes vieilles infrastructures. Mais les temps ont changé. Permettant aux pays émergents qui en ont la volonté de faire un saut qualitatif, la nouvelle économie oblige à reformuler le débat sur le développement en des termes radicalement nouveaux. L'objectif devrait être de faire du Maroc un champion des services et des nouvelles technologies.

Produisant, pour une grande part, des richesses immatérielles, la nouvelle économie touche à l'organisation de l'économie classique. C'est dire combien sont quelque peu désuets aujourd'hui les vieux débats sur le foncier, le coût de la main-d'oeuvre ou le désenclavement des régions pauvres du royaume.


Bouleversant de fond en comble les règles du commerce international, les nouvelles technologies exigent une mise à niveau des entreprises autrement plus drastique que celle imposée par l'union douanière avec l'Europe. À cyber-entreprises, cyber-travailleurs. Pour qu'Internet soit un moteur de la croissance, il doit toucher 10 % de la population : le taux est aujourd'hui de 46 % en Finlande, 20 % aux États-Unis, 6 % en Grèce et 1 % au Maroc ! Si le royaume ne se dotait pas d'urgence d'un ambitieux plan Internet, il deviendrait une nation prolétaire, nouveau style.

On a peine à croire qu'il n'existe pas au Maroc de cadre incitatif en matière de capital-risque, de fonds d'amorçage ou d'incubateurs, ces véritables couveuses pour jeunes entreprises. Cette carence des autorités économiques et financières est d'autant plus impardonnable que les nouvelles technologies sont peu gourmandes en moyens financiers : quelques centaines de millions de dirhams, et un peu d'imagination, feraient largement l'affaire.

Le fin mot de toute politique économique est la hiérarchisation des priorités. Trois secteurs de l'économie traditionnelle, et pas un de plus, devraient bénéficier de tous les encouragements publics. Le premier, celui pour lequel le Maroc dispose d'un avantage compétitif, est le tourisme. Le deuxième est celui des services (télétravail, sous-traitance informatique...). Le troisième secteur est celui des infrastructures locales : il appartient à l'État investisseur de fournir un grand effort pour fixer les populations rurales, améliorer leur sort et les encourager à diversifier leurs activités au profit de l'artisanat et du tourisme et, probablement, au détriment de la trop coûteuse agriculture céréalière.

La nouvelle économie exige transparence, réactivité et mobilité des hommes et des capitaux, toutes choses incompatibles avec le contrôle des richesses du pays par cinq ou six conglomérats aux intérêts enchevêtrés. Le Maroc serait bien inspiré de méditer l'exemple de la Corée du Sud qui vient de démanteler les chaebols (conglomérats) grâce à des lois qui les obligent à se spécialiser. Il ne s'agit pas de nationaliser et encore moins de confisquer, mais d'organiser des ventes ou échanges de participations ou d'adopter des lois qui condamnent les abus de position dominante.

Un dernier facteur contribue à la grande déprime des entrepreneurs marocains : l'impression que leur pays est en voie de (re)colonisation économique. Ce phénomène - qui est la cause d'une véritable crise d'identité économique - est d'autant plus insupportable pour l'ego des Marocains qu'il se produit dans des secteurs qui exigent des moyens financiers modestes et des technologies peu sophistiquées. C'est ainsi que trois des grandes banques de dépôt marocaines (BMCI, Société générale, Crédit du Maroc) sont désormais contrôlées par des intérêts français. L'implantation en fanfare, à peu de frais, de Wanadoo, la filiale Internet de France Télécom, est un autre exemple, parmi bien d'autres, de ce phénomène de « recolonisation ».

Pour comporter des avantages, la mondialisation n'en a pas moins un prix que les Marocains doivent accepter de payer sans état d'âme : le contrôle de pans entiers de leur économie par des pays étrangers, quitte à adopter des stratégies volontaristes, notamment en matière de crédit, pour rester maîtres de leur politique économique.

De deux choses l'une : ou le Maroc accepte une intégration sans arrière-pensée à l'économie mondiale, et il peut rêver de se transformer, dans une génération, en Californie de l'Europe, ou il traîne des pieds et il deviendra, dans la meilleure des hypothèses, une lointaine et pauvre province assistée de l'Europe, une sous-Andalousie en quelque sorte.

Les inégalités sociales et le chômage sont, avec la structure oligarchique du capital et la crise d'identité économique, les principaux obstacles au développement du pays. Il n'y aura pas de croissance sans développement du marché intérieur, c'est-à-dire sans augmentation du pouvoir d'achat des Marocains. Les politiques font de l'amélioration du niveau de vie de la population un lointain effet induit de la croissance économique. Grave erreur qui feint d'ignorer que la paupérisation absolue qui frappe les plus démunis est grosse d'une explosion sociale.

Le Maroc a donc besoin d'un traitement direct et spécifique des fléaux de la pauvreté et du chômage. Le gouvernement semble complètement démuni devant les archaïsmes patronaux et syndicaux. À l'allergie d'une partie du patronat pour tout ce qui est respect des règles élémentaires du code du travail correspond un engouement immodéré des syndicats pour les occupations d'usines et les revendications les plus ubuesques. Un syndicaliste a fait fermer, à lui seul, une trentaine d'usines textiles à Fès ! Les gouverneurs répugnent souvent à mettre fin aux occupations illégales d'usines par la force au prétexte de ne pas mettre en danger la paix sociale ! Quant à la flexibilité de l'emploi, il est plus facile au Maroc, selon une boutade bien connue, de se séparer de sa femme que de licencier sa secrétaire.

Il ne peut être mis fin à cette confrontation sociale endémique que par un compromis simple et clair : augmentation des salaires et amélioration de la protection sociale contre renoncement aux occupations illégales et acceptation d'une plus grande souplesse des règles de licenciement.


Le traitement social de l'emploi doit cesser d'être considéré comme une hérésie économique. S'inspirer des chantiers de l'unité des premières années de l'indépendance pour développer justement les infrastructures locales avec des fonds publics serait une bonne chose. De même, l'accélération de l'ambitieux programme de logements sociaux - décidé par Hassan II -, outre qu'elle répond à un besoin d'équité, contribuerait aussi à réduire le chômage. Seul aujourd'hui, au Maroc, le ministère des Affaires générales, qui a choisi comme fer de lance de sa politique l'économie sociale et solidaire, fait preuve d'imagination.

Une politique sociale et économique audacieuse et novatrice est assurément le meilleur moyen pour combattre, à long terme, la prégnance de l'islamisme et la tentation du repli identitaire. Mais, à plus court terme, les Marocains ont besoin de clarté. Le débat sur la réforme du statut de la femme - interdiction de la polygamie, augmentation de l'âge du mariage à 18 ans pour les filles, partage équitable des biens après le divorce... - se déroule dans la plus grande confusion. Si on excepte les journaux qui jouent un rôle courageux dans cette affaire, les politiques tergiversent au nom d'un alibi - ne pas aggraver la fracture de la société marocaine - qui risque de mener tout droit, l'exemple des voisins du Maroc est là pour le montrer, à des affrontements autrement plus graves.

Le 12 mars, les médias officiels ont traité sur un pied d'égalité les deux marches rivales des femmes, moderniste à Rabat et islamiste à Casablanca. Si, comme ça en a tout l'air, il s'agit d'une consigne officielle, elle est très inquiétante. En tout cas, loin d'être impressionnés que les démocrates aient pu faire défiler 25 000 personnes à Rabat, les observateurs étrangers ont surtout été troublés par les barbes et les voiles des 125 000 marcheurs islamistes. Il y a fort à parier que ce genre de manifestation donne à réfléchir à plus d'un candidat à l'investissement.

Hassan II avait réussi à surdimensionner le Maroc parce que, justement, il avait une vision universelle d'un islam ouvert au dialogue avec les autres cultures et les autres religions. Allergique à toute forme d'intolérance ou de xénophobie, il continuait lui-même l'oeuvre d'un Mohammed V qui, pour être un bon musulman, n'en avait pas moins, spontanément et naturellement, pris fait et cause pour les valeurs de liberté, de progrès et d'antiracisme défendues par les grandes démocraties occidentales, toutes valeurs honnies aujourd'hui par les islamistes.

Cet islam serein, ouvert et sûr de lui-même des grand-père et père de l'actuel roi fait partie des mythes fondateurs du Maroc moderne ; il est constitutif de son identité et de son image à l'étranger. S'il n'y prend garde, le Maroc risque de dilapider cet héritage. Alors, après le surdimensionnement viendrait l'ère du sous-dimensionnement.

Faut-il ici rappeler que Mohammed V et Hassan II - ce dernier était un fin connaisseur d'Averroès - étaient eux-mêmes les héritiers de cet islam andalou qui avait eu l'incroyable audace d'introduire la philosophie, c'est-à-dire la pratique du doute, au coeur même de la foi ? Les concepts de progrès, de foi en la science, de raison et de tolérance sont des inventions arabes. L'Europe de la Renaissance en a spolié les Arabes. N'en déplaise aux islamistes, ce sont les Occidentaux qui copient les Arabes et non l'inverse !

La modernité est donc une tradition marocaine. Malheureusement, l'école ne fait rien pour faire vivre cet héritage. Les matières d'éveil, celles qui enseignent le doute, l'esprit critique et le goût de l'initiative - la philosophie, l'histoire, les arts -, n'ont pas la place qu'elles méritent dans les programmes scolaires et universitaires. Ce n'est pas seulement une affaire de théorie, c'est aussi, et surtout, une affaire de développement. On ne répétera jamais assez qu'aucune civilisation, aucun pays, n'a jamais progressé que sous l'effet de la contestation, de la révolte, de la critique et du doute. C'est vrai de la science comme de l'économie ou des arts. Aucune religion, que l'on sache, n'en est morte.

Cet incontournable travail de clarification - qui n'est pas aussi éloigné qu'on pourrait le penser des problèmes économiques et politiques du Maroc - doit être accompagné, en ces temps de mondialisation, de mesures propres à préserver l'identité et les traditions du pays. Que ne pratique-t-on, à l'instar de la France, certaines formes de protectionnisme culturel comme, par exemple, la création d'un fonds de soutien systématique aux productions télévisuelles dès lors qu'elles trouvent diffuseur marocain ou étranger ?

Nous terminerons par un thème cher au coeur de tous les Marocains : celui de la justice et de l'équité. Le Maroc a une réputation imméritée de pays où l'on sanctionne beaucoup. Les situations d'impunité y sont plutôt monnaie courante. Les auteurs de gigantesques malversations et autres détournements de fonds au détriment des organismes publics bénéficient d'un coupable laxisme. Si, aujourd'hui, au Palais, le ton est plutôt à la sévérité, il semble que le gouvernement, lui, soit d'humeur plutôt indulgente. Si toute chasse aux sorcières serait néfaste et injuste, quelques sanctions symboliques feraient gagner au Maroc des années de campagne de sensibilisation contre la corruption.

Il appartient aussi à l'État de donner l'exemple en exigeant des entreprises sous son contrôle qu'elles respectent mieux les consommateurs. Certains des plus beaux fleurons du secteur public ont une curieuse tendance à maltraiter leurs clients en raison inverse de leurs profits (apparents) ou de leurs (prétendues) prouesses technologiques. L'arrogance technocratique est aussi humiliante pour les citoyens que la morgue bureaucratique.


Last but not least, la réforme des réformes en matière d'équité consisterait à instituer dans tous les domaines de la vie administrative, économique et sociale des voies de recours aux procédures simplifiées. C'est le meilleur antidote à l'arbitraire et aux injustices. Sans recours, il n'est pas de démocratie.

Les « fondamentaux » du Maroc sont suffisamment bons - inflation et déficit budgétaire tous deux inférieurs à 2 %, réserves de change confortables - pour qu'il puisse, sans grand risque, s'engager sur la voie d'une politique économique volontariste. À condition, toutefois, qu'il assainisse, dans le même mouvement, un climat politique et social assombri par le spectre de l'islamisme et les fléaux de l'injustice et de la corruption. Il y faut autorité, imagination et clarté.


Par par Raphael MERGUI
Pour Jeune Afrique

Casafree.com le 1/2/2006 16:20:00
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