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Société :  Le « bon roi » pour les juifs
Un grand hôtel de Rabat. Comme tous les matins, le manager consulte le listing de la journée. Du placard, il sort les drapeaux à mettre à l'honneur en fonction des nationalités des clients attendus. Ce matin, un groupe de touristes israéliens vient passer la nuit. La police est avisée depuis la veille, le service de sécurité interne est renforcé, les fournitures casher arrivent sous peu. Question étendard, impossible et impensable de mettre en vedette le drapeau bleu étoilé, la maison, d'ailleurs, n'en possède pas.

L'astuce : accrocher le grand portrait de Mohammed V. Les Israéliens, sans nul doute, apprécieront. Le séjour se fera sous la protection de celui-là même qui, toute sa vie, a veillé à ce que ses « sujets » et ses « enfants » de confession israélite jouissent du même traitement que les « fidèles ». Auprès des Israéliens en effet, que l'on soit ashkénaze ou séfarade, le sultan du Maroc jouit d'un prestige presque biblique. Les juifs d'origine marocaine en tirent une certaine fierté. Une famille sur deux, dit-on, garde soigneusement son portrait.

L'idylle entre Mohammed V et les juifs marocains relève de la tradition ancestrale. Elle est ancrée dans la mémoire collective juive. Les rois chérifiens ont de tout temps œuvré pour la protection de leurs sujets israélites, tâche qu'ils considéraient comme inhérente aux obligations de l'imamat. Contraints de développer le commerce avec le monde extérieur, les sultans firent appel au savoir-faire de quelques notables juifs installés dans les ports. Une nouvelle caste était née : « les tujjar sultan ». Grâce aux liens tissés avec le capital européen, ils servent d'agents de liaison entre le palais royal et le monde des affaires.

La fonction devait se maintenir jusqu'à nos jours. L'intronisation de Mohammed V fut ressentie comme un coup de génie du Résident Steeg. Le petit peuple juif y fut particulièrement sensible. Dans ses mémoires intitulées « Regard d'un juif marocain sur l'histoire contemporaine de son pays », Jacques Dahan (Secrétaire général du Conseil des communautés israélites marocaines de 1947 à 1956) décrivit l'avènement ainsi : « L'époque des gros investissements et des grands travaux pouvait alors commencer ». Le nouveau sultan gagna très vite la sympathie des gens des mellahs. Plusieurs petites histoires circulaient dans les rues juives. On disait de lui qu'il était particulièrement attentif aux doléances de ses sujets israélites, favorisait la main-d'œuvre juive du palais, payait comptant ses achats…

Effets positifs dans les mellahs

La guerre scella le pacte entre les juifs marocains et le sultan. L'ensemble de la population marocaine ressentit la débâcle de la France comme une catastrophe, les juifs particulièrement la concevaient comme une malédiction divine. Les Français du Maroc, administration et colons, allaient en grande majorité donner libre cours à des sentiments d'antisémitisme longtemps refoulés. Pire que l'angoisse d'être exclus de la vie publique, les juifs redoutaient l'épreuve de l'extradition vers des cieux haineux.

Le sultan, usant des prérogatives de garant de la souveraineté nationale, refusa net de souscrire aux lois de Vichy. Il somma le Résident général de ne mettre à exécution aucune mesure de discrimination collective visant les juifs. L'attitude bienveillante de Sidna eut des effets positifs dans les mellahs. Une anecdote y circulait. Au Résident qui venait l'informer de la décision de faire porter l'étoile jaune aux juifs qui étaient au nombre de 200 000, Sidi Mohammed lui demanda d'en commander une vingtaine de plus. Contrarié, Noguès en demanda la raison. Le sultan lui répondit sans broncher « Pour moi-même et ma famille ». Le sultan, conscient de la gravité de la situation, convoqua en grand secret les représentants des communautés. Lors d'une audience peu ordinaire, il réaffirma sa résolution de les protéger et de faire de son mieux pour que l'épreuve soit de l'ordre du moindre mal.

Reconnaissants, les juifs du monde entier devaient, et pour toujours, élever le sultan du Maroc au rang de prophète.
Mohammed V était profondément attaché à ses sujets israélites. Il avait très tôt pris conscience des méfaits de l'action sioniste au Maroc et ne cessa de rappeler à ses interlocuteurs que le pays avait besoin de tous ses enfants pour aller de l'avant. Sa Majesté se montra ferme lors de la première guerre arabo-israélienne, appela le peuple à la retenue et avoua son opposition au sionisme.

Il alla même jusqu'à interdire que des bateaux israéliens accostent dans les ports du royaume.
De retour d'exil, il s'empressa de recevoir une délégation composée de représentants des communautés juives. Il fit la promesse d'accorder aux citoyens juifs les mêmes droits que ceux dont bénéficient les musulmans. Dans son premier discours à la nation prononcé le jour de la Fête du trône, il prit l'engagement de garantir à tous les Marocains, musulmans et juifs, égalité et quiétude.

Une bénédiction à l 'exode

Un ministre juif (Léon Benzaquen) fit partie du premier gouvernement Bekkai, plusieurs cadres israélites intégrèrent la fonction publique. Il oeuvra pour la promotion du Wifak, une association judéo-musulmane, et appela les institutions communautaires juives à intégrer la Promotion Nationale. Il finit, non sans regret, par approuver le principe de la libre circulation et le droit de quitter le pays. L'exode des juifs vers la Palestine allait crescendo. Néanmoins, jamais il ne donna sa bénédiction au choix de ses compatriotes. Au fond de lui-même, il considérait leur départ comme un signe de lâcheté.

A un émissaire du Congrès Juif Mondial qui était venu négocier le départ des juifs, le sultan expliqua : « …les juifs vivent sur cette terre bénie du Maghreb depuis plusieurs millénaires, bien avant l'arrivée de l'Islam. Ils ont prospéré et vécu parmi nous et continueront à occuper une place respectable et honorable dans notre société … Même établis dans des pays lointains, les juifs du Maroc demeurent nos sujets et nous leur devons notre protection. Nous les accompagnons dans leur départ avec sollicitude et inquiétude pour leur sort. Que Dieu les protège et pardonne leurs erreurs… Croyez-moi, cher monsieur, notre accord est donné à contre-cœur.

C'est contraire à nos convictions ». La mort du sultan s'avéra un prétexte au départ des juifs restés fidèles à la patrie. Tout comme les musulmans, les juifs ont pleuré leur roi en toute sincérité. Ceux installés en Israël et partout dans le monde, n'ont cessé de le porter dans leur cœur. Pour eux, il fut un roi juste et protecteur.

Le Journal Hebdo

Casafree.com le 24/11/2005 19:20:00
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