Société : Au f'tour de la prison des femmes à Salé
Entre harira et café, le drame des peines privatives de liberté pour des délits mineurs
De très jeunes femmes en prison, condamnées pour des délits mineurs Au pavillon des femmes de la prison de Hay Salam, à Salé, elles avaient ce soir-là toutes une histoire à raconter. La leur. Des tranches de vie entre larmes, douleur et une énorme incompréhension face à une justice parfois injuste et des juges à la main trop lourde. La culture de la sanction continue d'habiter la mémoire collective.
«Cela fait six mois que je suis ici, à la prison Zaki de Salé, et je n'ai pas encore été jugée». Lors de son incarcération, Karima avait 18 ans. Poursuivie pour non dénonciation de délit, elle a appris à (sur)vivre en prison, organisant une vie qu'elle sait d'avance gâchée. «Je sortais avec un homme dont je ne connaissais pas la vie cachée. Il s'est avéré être un malfaiteur. Je jure devant Dieu que je n'en savais rien».
La jeune femme a un visage poupin, presque d'enfant. Sait-elle vraiment quelque chose de la vie ? Ce qu'elle sait par contre et qu'elle dénonce avec ses mots à elle, c'est l'énorme injustice de la détention préventive, la détresse de celles qui, pendant des années derrière les barreaux, attendent d'être fixées sur leur sort, de drame de ces femmes à peine sorties de l'adolescence et dont la jeunesse a été confisquée. Elle demande : «C'est normal que je sois en prison depuis six mois et sans jugement ? Ne suis-je pas présumée innocente tant que la justice ne s'est prononcée ?» Karima est loin d'être la seule dans ce cas. Parmi les détenues ce soir-là, une jeune femme, poursuivie pour complicité d'une attaque de banque à Salé, en attente de jugement depuis trois ans.
Ce samedi 29 octobre, l'Association marocaine Enfance sans frontières que préside Khadija El Ghalleni organisait un f'tour pour les femmes de la prison de Salé. Artistes, activistes des droits humains et de la société civile, médecins étaient là, pour partager des moments lourds d'émotion avec les détenues dont un jour le destin avait basculé.
Rachid El Ouali, Foulane, le groupe Siham, du chaabi, et une sono à faire crever les décibels, les artistes avaient comme choisi «d'allumer le feu pour que ces femmes redeviennent femmes». Toutes avaient une histoire à raconter, un flot de paroles qui avaient valeur de témoignage sur les dédales d'une justice parfois injuste, en tout cas souvent aux procédures kafkaïennes.
Entre harira et viennoiseries, des tranches de vie ont envahi les tables du f'tour. De l'émotion, des larmes et des larmes avec l'espoir immense «d'une libération prochaine».
Elles sont 124 femmes détenues à la prison de Hay Salam. «Ces femmes sont condamnées pour des peines allant d'un mois à 20 ans de prison», nous informe le directeur de la prison M. Belrhazi. Au hit- parade de ces «crimes» de femmes, viennent en toute première position les délits de prostitution et d'adultère. Suivi ensuite de celui de chèque sans provisions puis le vol et constitution de bande de malfaiteurs et enfin dans des cas très rares, le meurtre.
«Trop de femmes encore derrière les barreaux, très souvent incarcérées pour un premier délit et aux casiers judiciaires vierges. Des cas sociaux que nous vivons au quotidien. Nous essayons comme nous pouvons d'apporter un peu d'humanité à l'incarcération», témoigne une gardienne à la tenue réglementaire bleue. Des vies qui ont donc basculé. Un sentiment exacerbé de détresse, puis le drame de la détention prend corps entre insomnies et crises de nerfs.
«Le premier jour de mon incarcération, tout le monde croyait que j'étais folle, démente. Aujourd'hui encore, je suis sous traitement», raconte Souad condamnée à deux ans de prison. Alors les gardiennes de cette prison -dont le directeur a fait de l'humanisation de l'établissement pénitentiaire non pas un slogan mais un véritable combat- se font infirmières, psychologues, assistantes sociales. Des comprimés sont distribués à celles qui n'arrivent toujours pas à trouver le sommeil. Des somnifères et des anti-dépresseurs en attendant une réforme de la justice qui n'arrive toujours pas à quitter le discours des officiels «Il y a aussi le problème des visites et la rupture du lien familial. Nombreuses sont celles qui cachent à leurs proches qu'elles sont en prison».
«Elles sont de plus en plus jeunes à être détenues, s'indigne Amina Bouayach, vice-présidente de l'OMDH. Il faut vraiment entamer une réflexion profonde sur ces peines privatives de liberté qu'on inflige pour raison de prostitution par exemple. Est-ce là une solution pour mettre fin à ce fléau ? La prison n'a jamais été une école de rédemption. Comment toutes ces jeunes femmes vont-elles quitter la prison ? Probablement emplies de haine pour une société qui les a envoyées derrière les barreaux».
«La prison va faire de moi une délinquante pour de vrai»
Les larmes de Habiba n'en finissent pas de couler et d'inonder son visage. Licenciée en économie, cela fait cinq mois qu'elle s'est ici, derrière les barreaux de la prison de Hay Salam. «5 mois que je emprisonnée et je n'ai même pas été entendue par un juge d'instruction». Dans sa vie d'avant, Habiba travaillait chez une notaire. «C'est à cause d'elle que je me suis retrouvée ici alors que je suis innocente à 100%. Elle m'a accusée à tort, et comme elle est bien introduite, je me suis retrouvée en un quart de tour en prison. S'il vous plaît aidez-moi. Je voudrais que le juge d'instruction m'écoute et il se rendra compte très vite que je n'ai rien fait».
Au fond de la salle, une jeune femme de 20 ans condamnée à 10 longues années de prison pour complicité de vol de voiture raconte son histoire. «J'étais avec un ami dans une voiture que je ne savais pas volée. On a fait de moi sa complice. Je n'avais jamais été arrêtée, jamais commis un délit et on m'a condamnée à 10 ans de prison pour rien. 10 ans de prison pour un vol de voitures, vous ne trouvez pas que c'est trop disproportionné, trop lourd, trop injuste. Le juge m'a enterrée vivante. Je n'ai plus aucun avenir. Je sortirais d'ici à 30 ans, personne ne voudra de moi. J'ai été emprisonnée pour rien. La prison va maintenant faire de moi une délinquante pour de vrai».
Sans le savoir, Latifa pose le problème des peines alternatives inexistantes en terre marocaine. La sévérité des juges face à un premier délit lors de procès à la célérité inquiétante, la promiscuité dans le milieu carcéral sur fond de l'absence d'une politique d'insertion des détenus une fois libérés interpellent toutes les consciences vives de ceux et celles défendant le principe selon lequel la prison, souvent école du crime et de récidive, n'a pas toujours été une solution pour les auteurs de délits mineurs. Ailleurs sous d'autres cieux, on a inventé les travaux d'intérêt général et le juge d'application des peines est une réalité carcérale.
Depuis la réforme de la moudawana et l'adoption du nouveau code de la famille, un phénomène nouveau est venu grossir les statistiques de la détention au féminin : l'adultère. Parce que les procédures de divorce sont devenues plus difficiles et plus contraignantes pour des époux trop longtemps habitués à la répudiation facile, expéditive et sans autre forme de procès, le délit d'adultère revient en force, faisant l'économie de dépenses et de justifications devant le juge de la famille. Dounia en sait quelque chose. Condamnée à six mois de prison, cette jeune mère de deux enfants âgés de 10 ans et 4 ans a eu droit à son accusation d'adultère dans un taxi, en l'absence d'un début de commencement de flagrant délit.
En cette nuit dans l'immense réfectoire de la prison de Salé, sur cette scène improvisée où des artistes bénévoles et généreux se sont succédé pour donner un peu d'espoir à ces femmes privées de liberté, Saïda, une très jeune détenue toute de noire vêtue, prend le micro pour chanter un magnifique chant tamazigh. Sa voix est cascade, ses compagnes de galère pleurent devant tant de beauté. Ce soir, elles n'étaient que des femmes qui voulaient oublier leur condition de prisonnières incapables de comprendre les rouages d'une justice qui a souvent la main lourde.
Narjis Rerhaye
Source : Libération
De très jeunes femmes en prison, condamnées pour des délits mineurs Au pavillon des femmes de la prison de Hay Salam, à Salé, elles avaient ce soir-là toutes une histoire à raconter. La leur. Des tranches de vie entre larmes, douleur et une énorme incompréhension face à une justice parfois injuste et des juges à la main trop lourde. La culture de la sanction continue d'habiter la mémoire collective.
«Cela fait six mois que je suis ici, à la prison Zaki de Salé, et je n'ai pas encore été jugée». Lors de son incarcération, Karima avait 18 ans. Poursuivie pour non dénonciation de délit, elle a appris à (sur)vivre en prison, organisant une vie qu'elle sait d'avance gâchée. «Je sortais avec un homme dont je ne connaissais pas la vie cachée. Il s'est avéré être un malfaiteur. Je jure devant Dieu que je n'en savais rien».
La jeune femme a un visage poupin, presque d'enfant. Sait-elle vraiment quelque chose de la vie ? Ce qu'elle sait par contre et qu'elle dénonce avec ses mots à elle, c'est l'énorme injustice de la détention préventive, la détresse de celles qui, pendant des années derrière les barreaux, attendent d'être fixées sur leur sort, de drame de ces femmes à peine sorties de l'adolescence et dont la jeunesse a été confisquée. Elle demande : «C'est normal que je sois en prison depuis six mois et sans jugement ? Ne suis-je pas présumée innocente tant que la justice ne s'est prononcée ?» Karima est loin d'être la seule dans ce cas. Parmi les détenues ce soir-là, une jeune femme, poursuivie pour complicité d'une attaque de banque à Salé, en attente de jugement depuis trois ans.
Ce samedi 29 octobre, l'Association marocaine Enfance sans frontières que préside Khadija El Ghalleni organisait un f'tour pour les femmes de la prison de Salé. Artistes, activistes des droits humains et de la société civile, médecins étaient là, pour partager des moments lourds d'émotion avec les détenues dont un jour le destin avait basculé.
Rachid El Ouali, Foulane, le groupe Siham, du chaabi, et une sono à faire crever les décibels, les artistes avaient comme choisi «d'allumer le feu pour que ces femmes redeviennent femmes». Toutes avaient une histoire à raconter, un flot de paroles qui avaient valeur de témoignage sur les dédales d'une justice parfois injuste, en tout cas souvent aux procédures kafkaïennes.
Entre harira et viennoiseries, des tranches de vie ont envahi les tables du f'tour. De l'émotion, des larmes et des larmes avec l'espoir immense «d'une libération prochaine».
Elles sont 124 femmes détenues à la prison de Hay Salam. «Ces femmes sont condamnées pour des peines allant d'un mois à 20 ans de prison», nous informe le directeur de la prison M. Belrhazi. Au hit- parade de ces «crimes» de femmes, viennent en toute première position les délits de prostitution et d'adultère. Suivi ensuite de celui de chèque sans provisions puis le vol et constitution de bande de malfaiteurs et enfin dans des cas très rares, le meurtre.
«Trop de femmes encore derrière les barreaux, très souvent incarcérées pour un premier délit et aux casiers judiciaires vierges. Des cas sociaux que nous vivons au quotidien. Nous essayons comme nous pouvons d'apporter un peu d'humanité à l'incarcération», témoigne une gardienne à la tenue réglementaire bleue. Des vies qui ont donc basculé. Un sentiment exacerbé de détresse, puis le drame de la détention prend corps entre insomnies et crises de nerfs.
«Le premier jour de mon incarcération, tout le monde croyait que j'étais folle, démente. Aujourd'hui encore, je suis sous traitement», raconte Souad condamnée à deux ans de prison. Alors les gardiennes de cette prison -dont le directeur a fait de l'humanisation de l'établissement pénitentiaire non pas un slogan mais un véritable combat- se font infirmières, psychologues, assistantes sociales. Des comprimés sont distribués à celles qui n'arrivent toujours pas à trouver le sommeil. Des somnifères et des anti-dépresseurs en attendant une réforme de la justice qui n'arrive toujours pas à quitter le discours des officiels «Il y a aussi le problème des visites et la rupture du lien familial. Nombreuses sont celles qui cachent à leurs proches qu'elles sont en prison».
«Elles sont de plus en plus jeunes à être détenues, s'indigne Amina Bouayach, vice-présidente de l'OMDH. Il faut vraiment entamer une réflexion profonde sur ces peines privatives de liberté qu'on inflige pour raison de prostitution par exemple. Est-ce là une solution pour mettre fin à ce fléau ? La prison n'a jamais été une école de rédemption. Comment toutes ces jeunes femmes vont-elles quitter la prison ? Probablement emplies de haine pour une société qui les a envoyées derrière les barreaux».
«La prison va faire de moi une délinquante pour de vrai»
Les larmes de Habiba n'en finissent pas de couler et d'inonder son visage. Licenciée en économie, cela fait cinq mois qu'elle s'est ici, derrière les barreaux de la prison de Hay Salam. «5 mois que je emprisonnée et je n'ai même pas été entendue par un juge d'instruction». Dans sa vie d'avant, Habiba travaillait chez une notaire. «C'est à cause d'elle que je me suis retrouvée ici alors que je suis innocente à 100%. Elle m'a accusée à tort, et comme elle est bien introduite, je me suis retrouvée en un quart de tour en prison. S'il vous plaît aidez-moi. Je voudrais que le juge d'instruction m'écoute et il se rendra compte très vite que je n'ai rien fait».
Au fond de la salle, une jeune femme de 20 ans condamnée à 10 longues années de prison pour complicité de vol de voiture raconte son histoire. «J'étais avec un ami dans une voiture que je ne savais pas volée. On a fait de moi sa complice. Je n'avais jamais été arrêtée, jamais commis un délit et on m'a condamnée à 10 ans de prison pour rien. 10 ans de prison pour un vol de voitures, vous ne trouvez pas que c'est trop disproportionné, trop lourd, trop injuste. Le juge m'a enterrée vivante. Je n'ai plus aucun avenir. Je sortirais d'ici à 30 ans, personne ne voudra de moi. J'ai été emprisonnée pour rien. La prison va maintenant faire de moi une délinquante pour de vrai».
Sans le savoir, Latifa pose le problème des peines alternatives inexistantes en terre marocaine. La sévérité des juges face à un premier délit lors de procès à la célérité inquiétante, la promiscuité dans le milieu carcéral sur fond de l'absence d'une politique d'insertion des détenus une fois libérés interpellent toutes les consciences vives de ceux et celles défendant le principe selon lequel la prison, souvent école du crime et de récidive, n'a pas toujours été une solution pour les auteurs de délits mineurs. Ailleurs sous d'autres cieux, on a inventé les travaux d'intérêt général et le juge d'application des peines est une réalité carcérale.
Depuis la réforme de la moudawana et l'adoption du nouveau code de la famille, un phénomène nouveau est venu grossir les statistiques de la détention au féminin : l'adultère. Parce que les procédures de divorce sont devenues plus difficiles et plus contraignantes pour des époux trop longtemps habitués à la répudiation facile, expéditive et sans autre forme de procès, le délit d'adultère revient en force, faisant l'économie de dépenses et de justifications devant le juge de la famille. Dounia en sait quelque chose. Condamnée à six mois de prison, cette jeune mère de deux enfants âgés de 10 ans et 4 ans a eu droit à son accusation d'adultère dans un taxi, en l'absence d'un début de commencement de flagrant délit.
En cette nuit dans l'immense réfectoire de la prison de Salé, sur cette scène improvisée où des artistes bénévoles et généreux se sont succédé pour donner un peu d'espoir à ces femmes privées de liberté, Saïda, une très jeune détenue toute de noire vêtue, prend le micro pour chanter un magnifique chant tamazigh. Sa voix est cascade, ses compagnes de galère pleurent devant tant de beauté. Ce soir, elles n'étaient que des femmes qui voulaient oublier leur condition de prisonnières incapables de comprendre les rouages d'une justice qui a souvent la main lourde.
Narjis Rerhaye
Source : Libération
Casafree.com le 8/11/2005 12:20:00
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