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Actualité Mondiale : Irak : Les limites de la superpuissance
Plus de deux ans après l’invasion de la Mésopotamie, les objectifs régionaux et mondiaux de cette guerre préventive sont loin d’être atteints. Le monde n’est ni plus sûr ni plus prospère. La nouvelle doctrine stratégique élaborée par Washington le reconnaît désormais ouvertement.

Vers la mi-mars 2005, le Pentagone a publié un document capital intitulé “Stratégie de défense nationale des Etats-Unis” (National Defense Strategy of the United States). Ce texte ajoute à la doctrine de la guerre préventive, qui avait caractérisé tous les plans militaires élaborés depuis le 11 septembre, une nouvelle et dangereuse dimension. Il ne s’agit plus seulement de recourir à la force comme moyen d’autodéfense contre les Etats classés comme “hostiles” aux Etats-Unis. Désormais, le Pentagone se permet d’intervenir militairement même contre les pays qui ne représentent pas une menace sérieuse ou concrète contre les intérêts américains.

Le document définit quatre types de menaces :
– les “défis traditionnels” associés à des puissances militaires bien connues et pouvant recourir à des “formes de guerre tout à fait compréhensibles” ;
– les “menaces irrégulières” provenant de puissances susceptibles de recourir à des “moyens non conventionnels” pour faire face à des puissances hostiles plus fortes ;
– le “défi catastrophique” relatif à l’emploi par l’ennemi d’armes de destruction massive ;
– le “défi perturbateur” provenant de puissances utilisant des technologies avancées pour faire face à la supériorité américaine.

Le vocabulaire utilisé par les stratèges du Pentagone est certes volontairement alarmiste et alarmant. Maureen Dowd, la chroniqueuse iconoclaste du New York Times, à la plume acérée, nous invite toutefois à ne pas succomber à la panique et à ne pas prendre cette littérature menaçante pour de l’argent comptant. L’équation stratégique dans l’esprit de Bush, écrit-elle, est d’un simplisme décapant que l’on peut parfaitement résumer par cette formule : Might is Right (“la force fait le droit”). Ne vous référez pas à Bush pour décrypter cette équation simple, écrit Dowd, mais plutôt à sa secrétaire d’Etat, Mme Condoleezza Rice, à qui il a confié la charge de mettre au point sa stratégie dans les quatre années à venir.

S’il est vrai qu’elle est intelligente, cultivée et connaît à fond la musique de Brahms et les bolcheviques, il n’en demeure pas moins qu’elle ne comprend des mathématiques et de l’arithmétique que les équations algébriques bushistes précédemment mentionnées. Elle ignore par exemple qu’en multipliant le zéro par mille on obtient zéro et rien d’autre. Et que, par conséquent, en multipliant le nombre des mille six cents militaires américains tués en Irak par zéro armes de destruction massive, le résultat sera zéro résultats politiques ! Mais cela laisse imperturbable l’actuelle secrétaire d’Etat, dont le discours officiel est en totale contradiction avec la réalité de la politique américaine.

Jugeons-en par ces phrases tirées fidèlement de sa déclaration devant le Congrès : “L’Amérique et le monde libre, déclara-t-elle sans rire, sont engagés de nouveau dans une longue lutte contre l’idéologie de la tyrannie, la terreur, la haine et la culture du désespoir […]. L’Amérique se tient du côté des peuples opprimés dans tous les continents. Nous ne nous sentirons pas en paix avec nous-mêmes tant que chaque homme ne vivra pas dans une société où la liberté l’emporte sur la peur.” S’agit-il vraiment d’un discours officiel américain qui aurait emprunté le vocabulaire d’un révolutionnaire anti-impérialiste comme Ernesto Che Guevara ? Ou de la reproduction à l’identique d’un discours prononcé par un certain Vladimir Illitch Lénine le lendemain de la victoire de la révolution d’octobre 1917 ? Le fait est que les fossoyeurs de la démocratie dans des dizaines de pays du tiers-monde se présentent aujourd’hui en sauveurs de l’humanité contre la tyrannie, le despotisme et la désespérance et exigent désormais des peuples qu’ils ont abusés non seulement qu’ils croient à ce discours, mais aussi qu’ils l’applaudissent !

C’est d’ailleurs ce que semble insinuer Mme la secrétaire d’Etat quand elle dit : “Partout les peuples libres se réjouissent de l’instauration des avancées de la démocratie dans le monde”, grâce, selon elle, aux politiques engagées par cette administration. Force est de reconnaître qu’il s’agit de vœux pieux, car la réalité est tout autre. Un démenti cinglant à ces allégations est venu d’un sondage réalisé tout récemment par la BBC International indiquant que vingt-deux mille ressortissants sondés dans vingt et un pays d’Asie, d’Afrique, d’Europe, d’Amérique latine et d’Amérique du Nord ont exprimé leurs inquiétudes face à la politique qui sera menée par l’administration américaine sous le deuxième mandat de Bush : 58 % ont estimé qu’elle allait jouer un rôle néfaste pour la paix et la sécurité dans le monde et que l’aversion à l’égard du président américain risquait de se traduire en une aversion contre les Etats-Unis. Ce taux s’élève à 64 % en Grande-Bretagne, à 75 % en France et à 77 % en Allemagne…

Ce sondage accablant ne semble pas ébranler outre mesure la foi inébranlable de Condoleezza Rice dans l’équation bushiste fondée sur la formule “la force, et rien que la force, fait le droit”. Le problème pour les Etats-Unis est que leur puissance ne produit pas aujourd’hui beaucoup d’Etats de droit, même selon la conception qu’en donnent Rice elle-même et la plupart des responsables de l’actuelle administration. On le constatera à travers l’augmentation du nombre des pays qui font partie de l’“Axe du Mal”, qui comprenait trois pays en 2001 (Iran, Irak et Corée du Nord) et qui en comprend aujourd’hui six (Iran, Corée du Nord, Cuba, Biélorussie, Birmanie et Zimbabwe). L’“appel du ciel” qui, selon les propres mots de Bush, guiderait ses pas dans la mise en place de la liberté des peuples ne semble pas trouver crédit auprès de l’humanité qu’il dit vouloir libérer…

Il y a plus grave pour l’avenir de l’hyperpuissance américaine dans les quinze années à venir. “Nous nous engageons dans une voie de fluctuation et d’instabilité sans précédent”, écrit David Gordon, l’un des auteurs d’un rapport américain gouvernemental contenant une projection de l’état du monde en 2020, élaboré sous l’égide du National Intelligence Council, un organisme fédéral chargé de mettre les décideurs américains en garde contre les risques qu’ils auront à affronter dans la mise en œuvre de leur politique. L’une des conclusions les plus importantes que ce document met en évidence est que le nouveau rapport de forces dans le monde sur le plan économique va pencher vers l’Asie (particulièrement la Chine et l’Inde), où le taux de croissance cumulé sera de 80 % par rapport à celui réalisé en 2000. Il s’agit d’une nouvelle donne qui ne manquera pas de contraindre les Etats-Unis à revoir leurs priorités stratégiques sur le plan planétaire, qui actuellement privilégient l’Europe et le Moyen-Orient.

Le rapport prévoit quatre scénarios planétaires : le premier est celui qui voit triompher les idées libérales débattues et conçues à Davos (la fameuse ville alpine suisse qui, chaque année, accueille un forum économique regroupant le gotha du monde économique et politique). C’est le triomphe de la mondialisation. Le deuxième scénario est celui de la pax americana selon lequel les Etats-Unis imposeront unilatéralement, par la force et la contrainte, leur suprématie à l’Europe, au Moyen-Orient et à l’Asie. Le troisième scénario prévoit l’avènement du “nouveau califat” (New Caliphate), selon lequel une vague islamique radicale va s’abattre sur tous les pays musulmans avec les incidences directes que cela pourrait avoir sur les relations internationales et particulièrement sur le cours de la mondialisation. Le quatrième et dernier scénario avancé par ce rapport est celui du “cycle de la peur” (Cycle of Fear) consécutif à la prolifération des armes de destruction massive et à la transmission de ces armes aux mouvements et aux Etats terroristes…

En lisant ces prévisions, nous ne pouvons que constater à quel point le monde de demain est loin de ressembler à l’image idyllique qu’en a faite George W. Bush lors de sa seconde investiture. Après la fin de la guerre froide et l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, le monde n’est pas, contrairement à ce que ne cesse de répéter l’actuel locataire de la Maison Blanche pour justifier ses guerres préventives, “plus sûr” ni “moins dangereux”. Cet optimisme de façade affiché par l’administration américaine est fallacieux et d’ailleurs contredit par un autre document officiel de cette même administration. Il s’agit cette fois-ci d’un document élaboré par le Pentagone à l’intention du Congrès et qui comprend une “révision” de la doctrine militaire américaine et de ses perspectives à l’horizon de 2015. Le plus étonnant dans ce document est l’incompréhensible persistance avec laquelle le Département américain de la Défense (DoD), qui l’a élaboré, s’accroche à des scénarios de guerre, de mobilisation et de logistique vieux d’au moins trois décennies et qui étaient prévus dans le cadre de la guerre froide, pour faire face au pacte de Varsovie. Pacte qui non seulement a vécu, mais dont la plupart des pays qui le composaient sont désormais membres de l’Otan.

Sous le titre “le climat sécuritaire mondial”, dans la deuxième partie de ce document, les experts du Pentagone écrivent : “Les Etats-Unis font face à un climat sécuritaire dynamique mais incertain, où les défis côtoient les opportunités. Côté positif : nous sommes au stade de l’opportunité stratégique. Le risque de guerre mondiale a reculé alors que nos valeurs de démocratie représentative et d’économie de marché sont en voie d’être adoptées dans de nombreux pays aux quatre coins du monde. Une évolution créerait de nouvelles opportunités pour la paix, la prospérité et la consolidation de la coopération entre les peuples. Le dynamisme de l’économie mondiale entraîne à son tour des changements au niveau du commerce, de la culture et des échanges internationaux. Nos alliances, comme avec l’Otan, le Japon et la Corée du Sud, s’adaptent avec succès aux défis actuels et assurent la base pour construire un monde stable et prospère. Nos anciens adversaires, comme la Russie et les pays membres de l’ancien pacte de Varsovie, collaborent aujourd’hui avec nous dans une longue liste de questions de sécurité. En vérité, nombreux sont les pays qui voient dans les Etats-Unis le partenaire tout désigné dans le domaine de la sécurité.”

Un monde stable et heureux. Où est donc le problème ? Il faut lire la suite du rapport du Pentagone pour mieux comprendre. “Cependant, poursuivent les auteurs de ce texte, le monde demeure un lieu extrêmement dangereux et incertain et il est probable que les Etats-Unis soient amenés à faire face à un certain nombre de grands défis pour leur sécurité et leurs intérêts d’ici à 2015.” Voici un premier inventaire de ces “grands défis” que Washington doit se préparer à affronter.

1. Les dangers inhérents à l’éventualité d’une invasion étrangère contre des pays alliés ou amis des Etats-Unis. Le Pentagone cite l’Iran (comme auparavant l’Irak) comme un pays pouvant provoquer l’interruption du pompage du pétrole “qui est un intérêt américain vital suprême” ou bloquer voire saboter le processus de négociation de paix entre les Arabes et Israël, ce qui est de nature à menacer la sécurité de l’Etat hébreu.

2. L’effondrement ou la décomposition de certains Etats, préludes à des guerres civiles, des famines et des pandémies, pourrait constituer une menace pour des pays ou des zones susceptibles d’être vitaux pour les intérêts américains.

3. Malgré les grands efforts déployés par la communauté internationale, il est difficile de contrôler la diffusion et les échanges des informations scientifiques sensibles, que certains pays pourraient utiliser à des fins non scientifiques notamment dans la production d’armes nucléaires, chimiques et biologiques, ou dans des entreprises terroristes.

4. Comme ce fut le cas dans les premières années de la guerre froide, les vies américaines resteront exposées à des dangers de la part de “parties multinationales” à cause de leur hostilité radicale aux valeurs américaines ou des alliances et des amitiés que les Etats-Unis entretiennent avec certains pays et qui suscitent de ces parties des réactions d’hostilité et de colère à un degré ou à un autre.

5. Le flux de vagues incontrôlées d’immigrants susceptibles de déstabiliser des pays alliés des Etats-Unis, de menacer la sécurité dans des régions entières et de porter atteinte, de ce fait, aux intérêts suprêmes américains.

En se basant sur ces deux rapports de prévision stratégique et sur la nouvelle doctrine que le Pentagone vient de publier, il ne fait pas de doute que les promesses d’un avenir plus sûr et plus prospère, généreusement prodiguées par G.W. Bush lors de sa campagne pour sa réélection, ne dépasseront guère le stade des vœux pieux. Le pari que Condoleezza Rice ne cesse de prendre face à ses nombreux interlocuteurs sur un monde futur apaisé, démocratisé et prospère – pour mieux justifier le désordre généré par la politique américaine actuelle – apparaît de plus en plus comme un pari perdu d’avance.

Les mauvais comptes de Rice
Prenons un exemple de cette arithmétique bushiste. En se présentant devant le Sénat pour solliciter sa confirmation dans son nouveau rôle de secrétaire d’Etat, Rice déclara que cent vingt mille militaires irakiens étaient déjà formés et entraînés pour remplacer graduellement le corps expéditionnaire américain. Elle a été vite démentie par le sénateur Joseph Biden qui a répliqué que ses chiffres étaient imaginaires et que le vrai nombre de militaires irakiens déjà prêts ne dépasse guère les quatre mille ! Sur quelle base a-t-elle pu multiplier ce dernier chiffre par trente, sinon en se basant sur les règles de l’arithmétique bushiste ? Pour Dowd, Condoleezza Rice aurait dû lire le Code Da Vinci pour y découvrir de nouvelles méthodes de calcul et de prévision : quand vous envahissez un pays, il est élémentaire de s’attendre à une résistance contre les forces envahissantes. Quand vous éliminez un “jihadiste”, deux autres vont le remplacer et quand vous en tuez trois, cinq nouveaux vont les supplanter, et quand vous en tuez cinq, ce sont huit nouveaux qui assureront la relève !

La montée en puissance de l’islam politique...
Les Etats-Unis, selon le rapport précité, vont conserver leur rang de première puissance mondiale, mais “cette supériorité relative va s’éroder graduellement”. Le rapport met le doigt sur un fait capital : l’islam politique aura un rôle planétaire considérable durant la période qui s’étend jusqu’en 2020, dans la mesure où il va réunifier les groupes ethniques et nationaux éloignés et s’employer à créer un pouvoir transcendant les frontières nationales.


PAR SUBHI HADIDI

Source : Le nouvel afrique asie


Casafree.com le 25/7/2005 17:00:00
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