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Société : Maison Royale : Entre tradition et archaïsmes
Le Palais est tiraillé entre l'image rénovée qu'il veut promouvoir et la réalité de son conservatisme.

La missive autoritaire du chef du protocole royal au directeur du tabloïd « Al Jareeda Al Oukhra » lui reprochant d'avoir fait intrusion dans les arcanes privés de la princesse Lalla Salma n'est pas un épiphénomène de Cour. Il renseigne sur la réalité profonde de l'institution monarchique, de ses mécanismes complexes et pose, encore une fois, la question fondamentale de la place et du rôle du Pouvoir makhzenien au cœur de la structure institutionnelle du Royaume. L'avènement du Monarque en 1999 a été accompagné d'un discours tour à tour teinté de « modernité » à l'empreinte résolument occidentale ou tout du moins à l'adresse d'un public international, et le sacro-saint maintien de l'héritage ancien, garant d'une tradition symbolisant la sacralité d'une couronne immuable. Cette volonté d'adaptation à un environnement sociopolitique en constante mutation n'est pas a priori contradictoire si l'on se réfère à des modèles souvent évoqués comme ceux de la Maison impériale du Japon ou encore des monarchies européennes. Ici pourtant s'arrête la comparaison.

Le jeune Roi avait montré des signes évidents de rupture avec le Protocole rigide de Hassan II en décidant d'exposer son épouse au public, une attitude perçue positivement au moment où le débat sur le statut de la femme battait son plein. Il avait aussi quelque peu dérogé au rituel du baisemain, marque d'un régime mêlant paternalisme et autoritarisme avant que les gardiens du temple, dont Abdelhak El Mrini est la figure emblématique, aient rappelé l'intemporalité des usages protocolaires. Pourtant, la « nouvelle ère » a été soucieuse de peaufiner une image « marketing » différenciée. Si Hassan II avait marqué l'apogée de son règne par un culte de la personnalité hypertrophié et fastueux, l'humanisme populaire et la « peoplisation » assumée d'une royauté en transition sera « vendue » à l'opinion publique sous Mohammed VI.

On découvrira alors un Monarque plus proche de la veuve et de l'orphelin, plus accessible au commun des Marocains…

Une distorsion révélatrice

En corollaire à cette détente, l'imagerie royale accompagnera le mouvement. Deux générations plus tôt, l'image de Mohammed V dans toutes les demeures marocaines, les échoppes et les administrations, de profil et en tenue traditionnelle, symbolisait à elle seule le « père de la nation ». Le Hassan II des années 80 était assis sur son trône en costume de ville. Avec Mohammed VI, c'est l'image intimiste qui prendra le relais, des photographies « volées » d'un Roi jeune, sportif et souriant feront florès. Mais l'image n'est pas la modernité et les archaïsmes se révèlent dommageables lorsqu'ils interagissent avec des institutions au rôle minoré. Quand « Paris Match » est sollicité pour présenter le nouveau visage de la Monarchie, celle-ci s'apparente aux dynasties européennes sans pouvoir. Et lorsque la presse marocaine s'engouffre dans cette brèche, destinée à un lectorat étranger, pour un public bien marocain, la réplique du Makhzen est immédiate : cela est assimilé à un geste de lèse-Majesté.

Cet état de fait est révélateur d'une distorsion qui explique l'équation impossible que voudrait résoudre le régime, enclin à vouloir pérenniser un pouvoir sans réformes fondamentales, un pouvoir centré sur les attributs sacrés du Monarque et des institutions « modernes » décharnées.

Au Maroc, le vrai pouvoir se situe au cœur de la Maison Royale, dont la structure et les mécanismes dépendent avant tout du style du Monarque et de l'influence relative de son premier cercle. Le protocole quasi-immuable en est le thermomètre. Du temps du Sultanat, le Grand Vizir, figure tutélaire du Makhzen, en était « le bras politique, l'exécutif de la volonté du Sultan », selon l'expression d'un habitué du sérail. Al Moqri ou Ba Hmad, affublés du titre grandiloquent de Sadr Al Aâdam, ont cumulé les puissantes fonctions de vice-roi et de premier ministre. Sous Hassan II, cette tradition d'un régime divin et absolutiste s'est perpétuée jusqu'à la sacralisation de Driss Basri. Pour les affaires de Cour, le rôle du Chambellan, Brahim Frej en l'occurrence, trace les délimitations du sacré. Le terme même de Hajib Al Malaki, emprunté à la tradition ottomane, elle-même inspirée du protocole à l'anglaise, a pour racine étymologique le hijab, la protection, ou l'interface entre la sphère inviolable du Souverain et son extension dans la vie publique.

L'évolution homéopathique des institutions marocaines, l'émergence de structures politiques à la façade moderne (primature, gouvernement, parlement etc…) ont poussé la Maison Royale à superposer en strates les anciennes fonctions traditionnelles à de nouvelles protubérances administratives plus adaptées à un Etat en cours de modernisation. Ainsi, le vizirat et la Chancellerie ont cédé une part de leurs prérogatives régaliennes à un Cabinet Royal et à un Secrétariat particulier. Le premier étant chargé de dicter les orientations royales à un gouvernement assujetti, le second ayant la charge des affaires personnelles du Roi.

Des contradictions intenables

Malgré ce dédoublement, l'asservissement des institutions et le manque de cohérence entre anciennes et nouvelles structures du Palais rendent le tout inopérant. Ainsi, les forces en présence agissent en fonction de la stature de leurs hommes. L'omnipotence de Hassan II en colmatait les antagonismes, la nouvelle image de Mohammed VI en révèle les limites. L'épisode d'El Mrini avec la presse en est l'illustration la plus récente. « C'est un défi d'un nouveau genre car sous Hassan II la publication d'une telle missive aurait été impensable », explique ce fin connaisseur des arcanes du Palais. « Il aurait à la limite agi à travers les institutions- fusibles qui sont en première ligne, la justice ou l'appareil sécuritaire, mais jamais à partir de ses instances de proximité ». Le fait qu'El Mrini ait pu réagir de la sorte indiquerait donc que la fonction protocolaire ultraconservatrice a une forte capacité de résistance. « Elle a été renforcée par la dilution du rôle du nouvel entourage et la réalité d'une transition démocratique grippée », commente une source proche du Palais. El Mrini se pose désormais en héritier du tout-puissant général Moulay Hafid qui s'était taillé un rôle hors pair sous Hassan II. « Moulay Hafid régentait l'armée, terrorisait les ministres et se positionnait comme l'arbitre et le régulateur au sein même de la famille royale », raconte cette même source. La stature et le calibre de Moulay Hafid ont façonné sa fonction.

Aujourd'hui, Fouad Ali El Himma est en passe de devenir vizir. Il a l'avantage de la proximité du Roi ayant été son camarade de classe et occupant les fonctions centrales au ministère de l'intérieur. Le rôle de chambellan est minimisé alors que le Secrétariat particulier, sous la houlette de Mohamed Mounir El Majidi, est devenu le laboratoire du néo-Makhzen économique. « Toutes les fonctions sensibles et déterminantes ont été certes dupliquées, mais au rabais. Dar Al Moulk s'expose sans se réformer », explique une source interne du Palais.

Dar Al Moulk s'expose sans se réformer

En clair, la nouvelle structure « miniaturisée » ne résiste pas à un marketing trop décalé par rapport aux réelles ambitions du régime. Ainsi, l'irritation suscitée par le dossier sur la princesse Lalla Salma au traitement léger façon « Voici » n'est pas comprise quand on ouvre les portes du Palais à « Paris Match » ou lorsque la presse égratigne le Prince Moulay Hicham. En janvier 2002, « Jeune Afrique/L'Intelligent » consacrait sa Une au cousin germain du Roi accusé de vouloir être « roi à la place du roi », « impulsif, brouillon et capricieux ».

La monarchie est comparée à la série américaine « Dynasty » avec ses secrets d'alcôves et ses intrigues. Son père, Moulay Abdallah, y est dépeint sous les traits d'un prince oisif, coureur, « amateur de belles femmes et de bonnes bouteilles ». El Mrini ne bronche pas. Le Palais ne coupe pas ses largesses au magazine. Le silence d'un protocole à géométrie variable est perçu comme un signal par la presse locale. Le 23 janvier 2002, le quotidien « Aujourd'hui le Maroc » reprend les thèses de « Jeune Afrique/L'Intelligent ». D'autres suivront le filon et iront jusqu'à le qualifier de « putschiste ». Moulay Hicham ne réagira jamais…

« C'est un système non régulé, un amalgame d'imagerie populaire et de tentation coercitive », explique un habitué de la Cour. « L'action d'El Mrini ne reflète pas la politique unanime du Palais. Il a d'ailleurs été critiqué par ceux qui avaient tiré à boulets rouges sur Moulay Hicham », ajoute-t-il.

Si la tradition est consubstantielle au régime, et son apparat un identifiant sociétal nécessaire, ses archaïsmes se manifestent par son incapacité à se moderniser. Et la modernité ne se résume pas à l'image qu'il tente de projeter, mais à sa résolution à mettre en place une architecture institutionnelle viable. Ce n'est donc pas par hasard que le débat sur une refonte constitutionnelle est d'une actualité brûlante.



Source : Le journal

Casafree.com le 6/5/2005 6:34:51
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